Rencontre avec Dorothée Martin du Mesnil-Buisson – peintre (2015)

Rencontre avec Dorothée Martin du Mesnil-Buisson – peintre (2015)
janvier 14, 2017 Veronique Herbaut

Dorothée Martin du Mesnil-Buisson

Vous avez peut-être croisé Dorothée dans sa vie antérieure. De 1984 à 2001, elle fut cette « Dame aux Camélias », à Nonant-le-Pin, au carrefour des routes d’Alençon et d’Argentan, qui vendait du mobilier design du XXe siècle. – « Cette brocante était à quelques mètres de la maison natale de Marie Duplessis et j’y ai eu quelques clients fastueux tel le boulanger Lionel Poilâne et sa femme férue d’agencement intérieur qui venaient aux beaux jours dans leur propriété de Saint-Germain-de-Clairefeuille. Je suis d’origine normande et j’ai toujours voulu être peintre. Passant une partie de mes vacances en Pays d’Exmes à Villebadin, j’ai eu la chance de connaître le peintre René Brô dans son manoir de Courgeron. Il était intime d’Hundertwasser qui possédait, en pionnier, une maison près de Mortagne avec toilettes sèches et toit en herbe, et lors de l’inauguration du musée de celui-ci à Vienne, j’ai séjourné, invitée par Micheline Brô, chez le peintre d’inspiration fantastique Ernst Fuchs.

Dorothée n’est pas une Normande d’adoption. Le Pays d’Auge l’a rappelée à lui comme un retour à l’enfance et au songe. Là, son jardin est triple : le secret innerve sa peinture ; le matériel est formé de son potager et de son jardin d’agrément qu’elle réinvente avec ardeur chaque printemps, et le troisième excède les confins de la Basse-Normandie dont elle révèle pourtant suc, teintes, jus et essences spécifiques. Décoratrice née, Dorothée a constellé sa cour de bouquets de bouteilles rouges et d’une caravane aux couleurs de rubik’s cube, refuge de quatre chats plus ou moins sauvages. Dorothée exaspère ses pairs car si elle peint réaliste, le résultat ne ressemble à personne. Comme les grands, elle aide à voir et affine les portes de la perception. Certes, on la suppose gestaltiste par imbibition avec Hundertwasser mais son art du cadre réjouirait David Hockney et l’agencement en triptyques de certains de ses tableaux n’est pas sans rappeler Francis Bacon. – « Gestaltiste, oui, admet-elle, car je suis sensible à l’agencement et au rythme des formes comme à la puissance d’évocation des plus pures d’entre elles. Je revendique aussi peindre par synchromie, c’est-à-dire avec le souci constant de l’harmonie ou plutôt de la symphonie des couleurs »…

Dorothée travaille par saisons et séries : Paysages normands, Écriture de coquelicots, Écriture de champignons, Nus et visages de nus, Histoires d’eau. D’autres fois les titres sont cryptés mais elle les décode volontiers : – «  Capsules, soleils et rosenbulles en campagne dérive du fait que mon père trouvait que mes roses ressemblaient à des capsules et qu’une amie espagnole prononçait « renoncule », rosenbulles. Le bébé de Georgette Maudoux s’éclaire si je vous confie que Georgette fut ma nourrice jurassienne. La légende veut qu’elle ait été élevée par un bûcheron dans la forêt. En fait, le bébé c’est moi et ce tableau, un autoportrait déguisé. » Fleur de son époque, Dorothée est de sel, acide et pop.

Elle vit de longue date avec Francis Martin, musicien discret dont une chaîne d’amis relaye la distribution de précieux CD. Forêts (1994) précisément, co-signé avec Georges Sibold, a précédé Le chaînon manquant (2007) et No Lyrics (2014) co-signé avec Patrick Dattas. On peut admirer sur le Net, une libre variation issue de ce dernier opus : Luna Rossa d’après la toile de Dorothée : Clair de lune. Un chant d’amour, comme toujours. Par ailleurs, Francis Martin écrit la musique de scène des spectacles de la compagnie Les enfants perdus du Mesle-sur-Sarthe (El Presidente ou Joyeux Noël en grève ! ).

Apprendre des techniques nouvelles stimule Dorothée. Aussi s’attaque-t-elle depuis quelques années au modelage et à la sculpture, ainsi qu’à l’art du portrait. Sans relâche, elle sélectionne, simplifie, stylise et sublime des gros plans de champignons, des roundballers à vue d’oiseau, le friselis du givre à l’orée du bois. Elle vise juste de près comme de loin et à la loupe comme en format cinémascope. Ses pois de senteur ont l’arôme des myrtilles, ses papillons sont des paons, ses coquelicots des pavots. Pis, ses amanite tue-mouches semblent des bolets à croquer, savoureux comme des ceps, d’un cépage millésimé. Dans les chaumes, au grand jamais, Dorothée ne chôme.

© Benoît NOËL

Atelier La Cour Chatté à Villebadin    http://www.dorothee-martin-du-mesnil.com/

 

 

 

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