Yves Riguidel – peintre

Yves Riguidel – peintre
janvier 14, 2017 Veronique Herbaut

Rencontre avec Yves Riguidel

– « Quand je suis en forme, je démarre directement à l’aquarelle sans crayon préalable, mais là, c’est le premier portrait de la journée… et si, vous me faites commenter mon travail, il va y avoir fatalement un moment de panique… en lieu et place d’un moment de transe ». C’est pourtant le principe des Portraits croisés de Cambremer, un peintre fait le portrait d’un littéraire et réciproquement. – « Du coup, je reprends les cotes essentielles de votre visage, reprend Yves Riguidel en scrutant un crayon jaune au bout de ses doigts. Vous observez mes brosses acquises en Corée servant d’ordinaire à des travaux à l’encre de Chine. Je les ai détournées au profit de l’aquarelle car j’aime cette appréhension vaporeuse du monde par l’art oriental. Quand j’en ai plusieurs en main, on me compare parfois à Edward aux mains d’argent. Je restitue les visages en papiers raisin ou demi-raisin selon les délais impartis mais là… je suis en position peinture… et j’ai du mal à trouver mes mots. La partie intuitive de mon cerveau a pris le pas sur la cartésienne. C’est le but recherché, remarquez, se mettre en péril… le paradoxe du peintre veut qu’on s’exerce tous les jours pour acquérir des automatismes précieux mais à oublier dès qu’on se remet à l’ouvrage. En fait, on quête une détente, et de la main de l’artiste et du corps du modèle… dans l’absolu, il faut connecter l’œil à la main car si le cerveau mène le bal, il faut que le sensible l’emporte sur l’intellect, oui, on quête…. une dextérité manuelle et comment dire… une relâche ».

Je songe alors à ce proverbe Dogon : Il faut jouer avec le feu, sinon il ne se passe rien ! et je me risque à citer l’aphorisme du peintre américain John Singer Sargent : Un portrait, c’est le portrait d’une personne avec quelque chose de faux dans le sourire.  – « Sargent, j ‘adore ses aquarelles, c’est une référence pour moi comme celles de Whistler, Sorolla ou Hopper mais si vous le permettez, je voudrais rendre hommage à Guy Brassart, mon professeur au lycée Marcel Gambier et à l’École d’Art de Lisieux. Il travaillait de manière insolite ses aquarelles sur un chevalet vertical sans craindre les coulures et à force de m’appliquer à suivre ce dispositif audacieux, j’ai appris également à effacer une teinte malencontreuse avec une brosse appropriée et du coup, j’arrive à faire mentir l’idée reçue selon laquelle l’aquarelle n’autorise pas le repentir. L’essentiel est de savoir s’arrêter sans vouloir trop bien faire. Lorsque masses et valeurs confèrent son assise au dessin, une part de la personnalité du modèle se dévoile. Aussi, je vise à garder une vue d’ensemble pour ne pas me perdre dans le détail, m’embourber dans la profusion colorée et je compte sur le spectateur pour combler les trous. »

– « Fils de forgeron et compagnon d’une maroquinière, je ne suis pas personnellement fait pour les arts appliqués. Je crois être fondamentalement peintre et j’ai été un graphiste frustré quand bien même je mettais en pages la revue Le Pays d’Auge ! Les récits de Guy Brassart relatifs aux Bals des Quat’z’Arts, ont éveillé mon intérêt pour l’art lorsqu’un jeune rapin de l’École des Beaux-Arts ou « bleu-bit » se voyait contraint non pas de peindre avec la queue d’un âne mais avec son vit, enduit de Bleu de Prusse, sur le ventre d’une amazone court-vêtue. Je suis fasciné par l’histoire de l’art et j’ai conservé le jeu des 7 erreurs entre deux tableaux que je découpais dans Télé-7 jours et auquel nous jouions avec mes sœurs. Les étés 1985-86, j’ai travaillé au Musée du vieux Lisieux et j’y dormais ravi, la nuit, parmi les toiles des expositions Jules-Louis Rame ou des sculptures animalières de Raymond Bigot. Tôt graphiste pour gagner ma vie, je me partage désormais entre activité artistique personnelle et enseignement. Je n’ai donc pas fait les Beaux-Arts mais un long périple autodidacte. Parti de la gravure à laquelle je suis revenu plus détendu et avec moins d’esprit de pinaillage, je privilégie l’aquarelle, le modelage et la peinture pour le nu ; le fusain et l’aquarelle pour saisir les jazzmen, et l’aquarelle et la gravure pour les danseuses ou trapézistes. Jongler avec ces différents médias n’est pas se disperser. Certes, l’enseignement m’a poussé à travailler ces disciplines mais un musicien a également tout à gagner à jouer de plusieurs instruments. C’est sportif aussi, la maîtrise du dessin est une drogue dure comme peut l’être la course à pied. L’ordre de ce cycle est à mon image. J’ai abordé le nu, seulement à quarante ans, ces poses statiques m’ont orienté vers la gestuelle du jazz laquelle m’a donné envie de danse au sol ou dans les airs. À l’approche de mes 50 ans, j’ose enfin m’affranchir de l’histoire de l’art et détourner une descente de croix de Rubens en scène de boat-people ou faire un clin d’œil décomplexé à Salvador Dali. Après m’être tant soucié de la forme, je m’autorise à songer au contenu, en somme je suis, un éternel débutant »…

© Benoît NOËL

La Médiathèque André Malraux (Lisieux) propose une exposition Yves Riguidel du 30 août au 1er octobre 2016. Par ailleurs, Y. Riguidel fera des portraits gratuits des enfants et adolescents au 10e Salon du Livre & de la Gourmandise de Livarot, le samedi 15 et le dimanche 16 Octobre 2016 (Halle au Beurre de Livarot).