Pierre Ordinaire, Suzanne-Marguerite Henriod et Henri-Louis Pernod dans l’enclos alchimique de l’Hôtel de L’Aigle noire

Pierre Ordinaire, Suzanne-Marguerite Henriod et Henri-Louis Pernod dans l’enclos alchimique de l’Hôtel de L’Aigle noire
April 15, 2019 Veronique Herbaut
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Le troisième opus d’une languissante trilogie

Je porte en ligne, ce mercredi 10 octobre 2018, un article envisagé depuis trois ans mais que d’autres travaux sur le calvados et l’armagnac ne m’ont pas laissé le temps de rédiger jusqu’ici. Je le sais attendu puisque dès la sortie, en 2015, du livre analysé ici, des artémisophiles pointus tels que Claude-Alain Bugnon ou Marc Thuillier m’ont demandé si je comptais le rédiger et à quelle échéance.

En 2009, après une plaquette signée du seul Jacques Kaeslin (1) et des propos de celui-ci dans la presse d’une insoutenable légèreté à mon encontre, il s’est associé avec Michel Kreis pour éditer, en 2011, un essai non moins subjectif (2) puis : L’absinthe au Val-de-Travers – La vie des pionniers entre 1750 et 1830, imprimé par Montandon (Fleurier) à 1000 exemplaires.

Ce troisième essai reprend notamment des articles parus dans l’hebdomadaire Le Courrier du Val-de-Travers sous le pseudonyme modeste de « Tibère ». J’ai souvent cité dans mes écrits ce journal connu pour avoir publié dans ses colonnes une charge fielleuse d’André Billy contre le dramaturge français Sacha Guitry (3) et des louanges méritées envers le grand ami de ce dernier, le comédien suisse Michel Simon. Il y a quelques décennies, Jean-Jacques Charrère donnait au Courrier du Val-de-Travers de plaisantes chroniques au sujet de la bleue sous le pseudonyme de « DuVallon ». Puis, le 24 février 2005, cet hedomadaire fêtait la légalisation suisse de la fabrication et de la commercialisation de l’absinthe via une édition collector parfumée au « parfum d’interdit ». Elle était illustrée de photographies de la mirifique collection de souvenirs attachés à l’absinthe constituée par l’ami François Bezençon.

Le patient lecteur de cet article pourra se reporter à mon précédent du 27 janvier 2012 : Le faux-nez du sieur Jacques Kaeslin – Droit de réponse aux attaques contre ma personne et mes travaux de recherche fondamentale (4) s’il souhaite connaître ma défense contre les attaques ad hominem de M. Kaeslin et mes réserves scientifiques quant aux allégations fantaisistes de MM. Kaeslin et Kreis. Toutefois, avant d’en venir à ce nouveau livre, je ne peux pas complètement passer sous silence, par exemple, un des articles portés en ligne par Jacques Kaeslin : Pierre ordinaire – déserteur (5). Toujours plein de bile noire contre ce docteur, il y jongle comme à son habitude avec les dates.

  1. Kaeslin écrit après avoir ridiculisé l’arrivée de Pierre Ordinaire à Couvet en 1768 : « Désormais établi à Couvet où il habite dans l’immeuble de l’ancien Hôtel de l’Aigle, Pierre Ordinaire épouse, trois ans après son arrivée, Marie Henriette Petitpierre, fille du propriétaire de l’établissement. Le mariage a été célébré le 28 octobre 1771 au Russey, bourg du département du Doubs, à proximité de la frontière avec notre pays. » Puis quelques paragraphes après, il note sans sourciller : « Le 20 mars 1769, le Conseil d’État [Neuchâtelois] ordonne l’expulsion de Pierre Ordinaire, hors de la Principauté, qu’il doit quitter dans les quinze jours. Sur intervention de son beau-père, le capitaine François Petitpierre de l’Hôtel de l’Aigle, lequel a payé les 400 livres de France requis pour obtenir la grâce du roi de France, l’ordre d’expulsion a été ramené. » Si nous comprenons bien M. Kaeslin, Pierre Ordinaire a donc joui de la protection d’un « beau-père » trois ans avant son mariage. Ceci tendrait a prouver combien le bon docteur était estimé à Couvet à l’inverse de ce que s’échine à démontrer M. Kaeslin. Passons. Au demeurant, la désertion de l’armée avancée par J. Kaeslin comme raison de l’exil de P. Ordinaire en Suisse est-elle la seule ou même la bonne ? Dorette Berthoud suggérait dans la Revue suisse d’histoire en 1969 que c’était suite à l’interdiction faite aux Huguenots d’exercer la médecine (6). Cette version semble étayée par Gaby Dalmau qui observe dans le Bulletin généalogique de Franche-Comté de mars 2010 que des sept enfants du docteur, ceux nés en France étaient baptisés catholiques et ceux nés en Suisse, protestants (7).

« L’extrait d’absinthe » baume des apothicaires puis apéritif sans rival

Le postulat déviant de ce nouvel opus que les auteurs désignent comme la fin d’une trilogie tient au manque d’examen du changement de nature au fil du temps de ce qu’on nomme « extrait d’absinthe ». Tout à leur obsession d’en trouver une distillatrice pionnière covassonne (native de Couvet), active dès 1750, MM. Kaeslin et Kreis négligent de définir les qualités de panacée phytothérapique de l’extrait d’absinthe et de les distinguer de celles d’un apéritif à base de plantes toniques.

Le quatrième de couverture de leur livre en fait d’ailleurs l’aveu débonnaire : « Dans cet ouvrage, avant l’extrait d’absinthe lui-même, ce sont les pionniers à l’origine de sa fabuleuse histoire qui nous ont intéressés. » Dont acte mais retracer la vie des pionniers de l’extrait d’absinthe apéritif implique qu’on passe au crible ce passage de l’orbe médical à la sphère apéritive sous peine de tout confondre. Las, nos auteurs préfèrent à l’analyse indispensable des préparations officinales et des recettes de distillations, les jeux sur les mots pour nourrir subrepticement leurs parti-pris. Ainsi nous lisons page 6 dans leur « Préambule » : « On s’accorde à dire que l’extrait d’absinthe, au sens de boisson d’agrément tel que nous le connaissons aujourd’hui, est né au Val-de-Travers dans le courant du dix-huitième siècle et que le village de Couvet était réputé, à l’époque déjà, pour la qualité de son produit. » Que ces phrases signifient-t-elles ? Que l’extrait d’absinthe de Couvet était réputé dans le courant du dix-huitième siècle ? Faut-il comprendre 1750 pour prendre un juste milieu ? En ce cas, pourquoi avoir donné à cette étude la fourchette temporelle « 1750-1830 » ? Las, notre désarroi s’accroît lorsque nous lisons page 9 : « L’extrait d’absinthe, en tant que produit distillé puis de boisson d’agrément au sens où nous l’entendons aujourd’hui date probablement du milieu du dix-huitième siècle ». Nos auteurs ne sombrent-ils pas dans le flou artistique ? Qu’est ce qui date de 1750 ? Le « produit distillé » mais alors médicinal ou apéritif ? La « boisson d’agrément » mais est-elle semblable en 1750 et aujourd’hui ? Quelle rapport ou différence établissent-ils entre ces deux choses ? Enfin, quel est le sens de ce « puis » de la page 9, absent de la page 6 ?

Au demeurant, j’observe que dans leur précédent livre, page 16, MM. Kaeslin et Kreis faisaient le plus grand cas d’un dépliant publicitaire bien connu de la Maison Dubied Père et Fils vraisemblablement rédigé vers 1825 et dont, en interprétant la phrase finale, ils se persuadaient de la naissance de l’extrait d’absinthe « entre 1720 et 1760 » à Couvet. Ils rabattent donc de… trente ans leur fourchette temporelle avec ce nouveau livre. Une paille ! Puis, ils s’effaraient, page 24, que la phrase finale de ce dépliant n’ait pas retenu l’attention de leurs prédécesseurs, inattentifs à ce « détail de l’histoire ». Comme ce reproche est aussi injuste (nous sommes une dizaine depuis Edmond Couleru en 1908 a avoir analysé ce dépliant dont un exemplaire est conservé au Musée de Pontarlier) que malodorant, je signale qu’ils ont mal recopié, page 23, ce document confondant les mots « températures » et « transpirations ». D’ordinaire, je laisse passer ce genre de bourde qui arrive à tout auteur, mais d’un autre côté, je suis fatigué des insinuations et des calomnies.

Pierre Ordinaire, Suzanne-Marguerite Henriod et Henri-Louis Pernod dans l’enclos alchimique de l’Hôtel de L’Aigle noire

À mon humble avis, il eût été utile de préciser que l’extrait d’absinthe est « l’essence » ou « huile essentielle » de la plante Artemisia absinthium, un produit très aromatique et volatil, gras, et constitué de cétones dont la thuyone, son principe actif (8). On peut l’obtenir par infusion ou décoction mais l’extrait d’absinthe à mettre en relation avec l’extrait d’absinthe apéritif est obtenu par distillation, un procédé très ancien réputé alchimique. Les apothicaires nommaient « extrait d’absinthe » et même « d’absynthe », l’essence incolore de l’Artemisia absinthium vendue telle quelle ou composante de dizaines de « drogues » bienfaitrices dont le « Baume humain » et autres eaux, vins, sirops, conserves, ratafias ou quintessences d’absinthe. Ce distinguo établi, il convient effectivement de cerner les pionniers qui ont métamorphosé par essais pragmatiques, cet extrait d’absinthe médicinal sans qualité gustative en un apéritif renouvelant radicalement la classe des anisés par son mélange détonnant du miel et du fiel. En ce sens, nos auteurs devraient modifier le sous-titre de leur ouvrage en : La vie des pionnie(è)r(es) entre 1790 et 1830.

Le fait est qu’entre 1790 et 1797, le docteur Pierre Ordinaire et sa voisine de l’Hôtel de L’Aigle noire de Couvet, l’herboriste Suzanne-Marguerite Henriod ont multiplié les expériences en l’enclos de cet hôtel pour passer d’un « élixir de santé » à une version apéritive nommée, un temps et plutôt localement : « Extrait d’absinthe de Couvet » puis plus durablement et internationalement : « Extrait d’absinthe suisse ». Les respectés historiens suisses Louis Favre en 1864, Joseph Favre en 1889 puis Markus F. Rubli en 1987 reconnaissent à Pierre Ordinaire ce mérite (9) et citent favorablement l’apport d’une mystérieuse « Mère Henriod ». Les non moins vénérables historiens français Jean-Baptiste Mercier de la Chapelle-des-Bois en 1933, et les Pontissaliens Robert Fernier en 1944 et Louis Martin (10) en 1961 reproduisent la « Recette de l’Extrait d’absinthe Suisse de Pierre Ordinaire » pieusement conservée par la maison Dubied & Cie. Citons la :

« Ayez un alambic qui contienne 24 bouteilles de bonne eau-de-vie. À ces 24 bouteilles ajoutez un chauveau d’eau de fontaine. Mettez ensuite :
Deux livres d’anis vert
Deux livres de fenouil
Une demi-livre de grosse absinthe
Une livre de Gaula campana
Distillez à petit feu sans quitter l’alambic. On peut avant la distillation, laisser infuser les substances dans l’eau-de-vie pendant 24 heures.
L’extrait étant distillé, il faut avoir deux grands bocaux de verre à large ouverture ; on y met cette liqueur puis on partage les drogues suivantes que l’on fait infuser dedans pour donner la couleur verte :
Un quart de livre de mélisse
Une demi-livre de petite absinthe
Une demi-livre d’hysope
On laisse infuser pendant quatre jours à l’ardeur du soleil, ou sur un poêle si c’est en hiver. On passe ensuite par un chapeau de feutre ; on serre les herbes fortement avec les deux mains et on les remet dans l’alambic pour une autre cuite. »

Le Larousse du XXe siècle précise qu’un « chauveau » est une ancienne mesure de vin en Franche-Comté. Le diminutif « chauvette », employé pour « burette », en dérive. Par ailleurs, la « Gaula campana » ou plutôt « Inula campana » est la plante aunée dont l’apreté des racines concassées passées à l’alambic se conjugue fort bien – avis que je partage avec Hans-Peter Fuss, Luc Rodriguez et David Nathan-Maister – à celle de l’Artemisia absinthium.

Page 41 de leur livre, MM. Kaeslin et Kreis reproduisent la photographie d’un feuillet manuscrit d’une autre recette « fondée sur la pratique de Pierre Ordinaire » selon Markus F. Rubli, le conservateur du Musée de Morat (Fribourg) qui l’a fait figurer dès 1987 dans l’article déjà cité puis Pierre-André Delachaux, en 1997, dans une synthèse capitale sur l’origine de l’absinthe au Val-de-Travers (11). Parfaitement indifférents à son contenu, MM. Kaeslin et Kreis n’en proposent qu’une image illisible, aussi offrons au lecteur le texte de cette deuxième recette conservée au Musée de Morat. Il est effectivement passionnant de constater qu’elle est très similaire à la première.

« Recepte pour extrait absinthe vert des sœurs Grandpierre à Couvet, donné par leur domestique qui était aussi leur distillateur
Recepte Pour faire l’extrait absinthe il faut une demi seille de la grosse absinthe coupée 3 poignées d’aunée 2 poignées de la mélisse 3 livres de graines de fenouil 3 livres de grains d’anis avec 18 pots d’eau-de-vie et remplir le pot jusqu’à demi-pièce avec bien des précautions
En mettant la lambique après ca il faut aussi bien buller que garnir avec de la terre grasse pour y empêcher de couler.
Pour lui donner la couleur il faut une poignée de la petite absinthe pilée par pot Une poignée de l’hysope par pot Demi poignée de la mélisse noire pillée par pot
Tout cela avec bien du soin On est sur d’avoir de la bonne Absinthe.
Soussignée de Samuel Krayenbuhl
Le 25 novembre 1800
Jean Rubeli »

Le texte de cette recette aurait dû figurer dans ce livre puisqu’il saute aux yeux qu’elle est à nouveau la même à deux détails près (12) d’une variante également conservée au Musée de Morat et dite : « Recette de tante Suzon Guyenet née Borel ». Nos auteurs en reproduisent également l’image page 9 sans s’intéresser davantage à son contenu. C’est regrettable car voici la troisième fois que la recette de Pierre Ordinaire s’offre à eux !

« Recette pour faire l’extrait d’absinte
Preunnés 18 pots de bonne eau de vie que vous mettrez dans l’alembique ajoutez y dessus une seille ordinaire de grosse absinte achée – trois poignées d’aunée deux poignées de mélisse 3 livres de fenouil de florance 3 livres de bon anis.
Sy le pot sois l’alembique n’est pas rempli jusqu’à dix pouces près du haut du pot, il faut y ajoutter de l’eau pour achever ; il faut bien des précautions & garnir le pot tout autour ou il va se rajouter, avec de la terre grasse pour l’empecher de couler
Pour colorer ledit Extrait par pot d’extrait passé à l’alembique mettez y une poignée de petite absinte bien épluchée & une poignée disope ces deux herbes il faut un peu les effriter & une poignée de mélisse, tout cela sa fait avec soin ».

Pour être complet, signalons que Gustave Petitpierre qui dément obstinément le rôle de Pierre Ordinaire, dans une chronique manuscrite rédigée entre 1874 et 1915, y mentionne néanmoins élogieusement pour une part, la recette conservée par la maison Dubied & Cie citée plus haut et d’autre part, une « Recette de la Mère Henriod » remise par « un des fils du docteur Pierre Ordinaire » également à Henri Duval, employé de Constant Dubied (13). On constate donc par la même, l’importance du docteur Pierre Ordinaire quant aux recettes pionnières de l’extrait d’absinthe et qui plus est, sa proximité confondante avec la « Mère Henriod » qui est donc sa voisine en l’hôtel de L’Aigle noire ainsi nommé à Couvet, qu’il abrite ou pas un hôtel de voyageurs et une auberge, n’en déplaise aux pinailleurs. Par ailleurs, nous écrivons « noire » car telle fut la première dénomination de cet hôtel, « aigle » étant un nom masculin et féminin.

Pour avoir séjourné quelquefois en bonne compagnie à l’Hôtel de L’Aigle, je n’ignore pas qu’un oiseau de proie figure sur son enseigne mais faut-il tenir pour rien l’importance de « l’aigle » en alchimie ? Emblème de Jupiter, l’aigle et le dieu symbolisent la distillation qui consiste à séparer les corps lourds des légers. Autrement dit, ils symbolisent le processus de la « fixation du volatil » et de la « volatilisation du fixe ». Je ne tiens pas à être trop long mais on lit, par exemple, dans le roman : La rôtisserie de la Reine Pédauque d’Anatole France (Calmann Lévy, 1893) : « Entendez-vous un peu l’alchimie ? (…) – Vous êtes trop habile, monsieur Coignard, pour ne pas connaître l’Aigle volante, l’Oiseau d’Hermès »…

Enfin, et ce n’est pas négligeable, Henri-Louis Pernod lui-même sera de 1798 à 1822, le locataire de l’ancien logis de l’hôtel de L’Aigle noire et à ce titre voisin de Pierre Ordinaire et de Suzanne-Marguerite Henriod comme l’admettent, eux-mêmes, pages 35, 69 et 79, MM. Kaeslin et Kreis. Nous ne sommes donc pas en présence d’un faisceau de présomptions mais d’évidences quant au foyer d’invention de l’extrait d’absinthe apéritif que fut l’enclos de l’hôtel de l’Aigle noire !

Donnons maintenant un extrait de cette antique recette de la « Mère Henriod » cité par Gustave Petitpierre, Dorette Berthoud ou Pierre-André Delachaux :

« Vous mette tous sa [les macérations] dans la l’ambique et vous le faite queire [cuire] et faite un bon feu jusqu’à qu’il queie et après vous faite un petit feu que sa file comme une équille a tricote[r] et quand il filera bien vous quitere[z]. Que si au cas que vous arez une lambique plus grosse ou plus petite, vous partagerez la dause suivant sa.
C’est pour l’infusion. Vous mettre de l’hissope et de la petite abssbente pour infuser Vous prendre des boutielle d’un pot et demi ou de deux pots ou vous mettre l’hissope et la petite abssbente dedans Vous partagerez suivant les bouteilles et quand elle sera verte vous la passerez dans un feutre que l’on fait les chapau… »

La « Mère Henriod » n’est pas Marguerite-Henriette Henriod (1734-1801)

Si nos auteurs suivent aveuglément Gustave Petitpierre lorsqu’il minimise la part prise par Pierre Ordinaire dans la genèse de l’apéritif absinthe, ils le contredisent, sans preuves, quand cela les arrange. Ainsi, G. Petitpierre indique que la « Mère Henriod » est décédée vers 1840 lorsque Marguerite-Henriette Henriod que MM. Kaeslin et Kreis tiennent pour la « Mère Henriod » est morte en 1801.

Ils fondent leur conviction, exposée page 40, sur une mention d’Éric-André Klauser relative à l’achat par le major Daniel-Henri Dubied de 10 pots d’extrait d’absinthe à une « Dame Henriette Henriod », le 21 août 1799 (14). Ils écrivent que cette vente « permet d’identifier, sans contredit » la « Mère Henriod » lorsque Éric-André Klauser ne tranchait pas cette question dans son article. Puis ils estiment que Éric-André Klauser a tiré « à n’en pas douter » cette information des « carnets Dubied » conservés aux Archives de l’État de Neuchâtel. En fait, Pierre-André Delachaux a cité ce fait avant Éric-André Klauser. Le livre de comptes ou de « dépance » du major Dubied ne mentionne pas le mot « Dame » et de toutes façons, cet achat est bien tardif en regard d’une « Mère Henriod » active en 1750.

De plus, Jacques Kaeslin reconnaissait, page 15 de sa plaquette, que rien ne prouve que « Marguerite-Henriette Henriod était communément appelée Henriette ». Enfin, maint chroniqueurs et historiens ont évoqué un rôle capital des « filles Henriod » dans la promotion de l’extrait d’absinthe de Couvet or Henriette Henriod fut célibataire.

Par ailleurs, page 17 de leur livre, MM. Kaeslin et Kreis désignent comme « apéritif », « l’extra d’appesinte » servi à la Maison de Ville de Boudry, le 27 janvier 1777, lorsque Oscar Huguenin qui rapportait ce fait dans Le véritable messager boiteux de Neuchâtel, en 1901, le disait « digestif », un avis tombant sous le sens à la lecture du menu et que ne contredit pas Pierre-André Delachaux. Nul ne sait de quoi était constitué cet « extra d’appesinte » et il est évident que Pierre Ordinaire, Suzanne-Marguerite Henriod et Henri-Louis Pernod ne furent pas les seuls distillateurs à affiner la recette idéale de « l’extrait d’absinthe Suisse ». Les bonnes idées commerciales sont toujours plus ou moins dans l’air du temps mais force est de constater que ce que l’on sait des ingrédients de leur recette est au plus proche de la moyenne des recettes de ce fameux « extrait d’absinthe suisse ». Il est donc crucial d’admettre que si ce passage de l’extrait d’absinthe médicinal à l’apéritif s’est fait aussi naturellement que lentement, il s’est joué de manière déterminante de 1790 à 1805 inscrivant des noms glorieux dans l’Histoire toujours tissée de temps longs et brefs. Songeons que l’extrait d’absinthe médicinal était un adjuvant si usuel du « vin d’absinthe » que vers 1825 encore, on allongeait couramment son absinthe de vin et non d’eau. L’extrait d’absinthe était du reste alors un spiritueux à titre élevé (68 à 72°), finale très amère et non sucré, et en cela bien différent de la moyenne de ceux d’aujourd’hui. Au final, ne perdons jamais de vue que la recette de l’extrait d’absinthe apéritif n’est toujours pas figée dans le marbre puisque chaque distillateur privé, artisanal ou industriel préserve jalousement sa botte secrète !

Conclusion

Faut-il pour autant tout jeter dans ce livre ? Non. Il devient intéressant lorsqu’il rencontre son sujet page 34. C’est-à-dire lorsqu’il aborde comme l’écrivent cette fois à raison les auteurs : « l’année charnière 1797 », celle où l’appellation « extrait d’absinthe » change précisément de sens désignant désormais davantage la boisson d’agrément que le médicament. Il comprend alors dans les pages suivantes nombre de détails intéressants quant aux débuts des distilleries de Couvet. Il devient alors évident qu’il était erroné d’invoquer 1750 comme période effervescente de production de l’extrait d’absinthe de Couvet ou les mânes d’une ancestrale « Mère Henriod » active en 1750 lorsque les auteurs décrètent son rôle décisif en 1799. À ce propos, page 28, évoquant le 4 mai 1792, nos auteurs recourent à une explication tarabiscotée pour justifier leur maigre moisson de documents nouveaux relatifs à l’extrait d’absinthe apéritif qu’ils confondent trop souvent avec la micro histoire du village de Couvet qui intéressera essentiellement les Covassons : « Comme d’autres alcools, l’extrait d’absinthe fait désormais partie de la vie de tous les jours, et certainement pas seulement en chef-lieu de Principauté. Les abus d’alcool ne sont, à cette époque déjà, pas un fait nouveau. L’arrivée sur le marché de l’extrait d’absinthe a sans nul doute participé à l’aggravation du fléau de l’alcoolisme. Il se peut donc que l’on ait eu, dès le début, quelque réticence à citer nommément le produit dans des actes officiels ».

En définitive, la réalité crève les yeux et je n’ai pas à rougir de mes propres recherches de terrain sur Suisse et livresques quand bien même MM. Kaeslin et Kreis continuent de les railler à mots couvert. C’est bien le « carré d’as » formé par le docteur Pierre Ordinaire, Suzanne-Marguerite Henriod, le major Daniel-Henri Dubied et Henri-Louis Pernod qui fut à la manœuvre lors de l’invention de l’absinthe apéritive. À l’inverse de MM. Kaeslin et Kreis qui citent à l’infini les soûleries et les bagarres suscitées selon eux par l’absinthe dans le Val-de-Travers, j’ai tenté, autrefois, de faire la part des choses et de décrire aussi la prospérité et la réputation apportées au vallon par l’expansion de l’absinthe suisse, par la culture de la grande et petite absinthe, par le labeur inventif de ses habitants et par le génie propre d’un terroir.

Malheureusement, sur les traces de Gustave Petitpierre, nombre d’historiens suisses ont persévéré à dénier tout mérite à Pierre Ordinaire parfois pour les raisons nationalistes qui ont poussé récemment certains distillateurs helvètes à tenter de s’arroger la fabrication de l’absinthe et même le surnom de « Fée verte ». Parallèlement, les plus misogynes des historiens ont récusé tout rôle à Suzanne-Marguerite Henriod qui s’est pourtant acharnée à trouver le point d’orgue entre la douceur de l’anis et l’amertume de l’absinthe. Les mêmes ont, en outre, refusé à ses filles la promotion effective de l’extrait d’absinthe de Couvet. Heureusement, rien de tout cela n’a pris puisque l’absinthe, apparue sous la Principauté du Roi de Prusse, est bien une fée franco-suisse (15), issue de l’humus d’ancestraux champignons des roches d’altitude spécifiques à l’arc jurassien à cheval sur la frontière (16). Certains ont du mal à l’accepter mais consentons qu’à leur décharge, la fée verte est aussi troublante qu’enivrante…

© Benoît NOËL

(1) Verte ou bleue… L’absinthe à Couvet – Enquête sur les pionniers et Anciennes distilleries d’absinthe de Couvet, Chez l’auteur, Imprimerie Valoffset à Couvet, 2009.
(2) L’absinthe au Val-de-Travers – Les origines et les inconnu(e)s, Chez les auteurs, Imprimerie Montandon à Fleurier, 2011.
(3) L’Académie Goncourt en 1945 et le cas : Sacha Guitry dans Le Courrier du Val-de-Travers du 29 septembre 1945.
(4) http://bnoel.herbaut.de/le-faux-nez-du-sieur-jacques-kaeslin/
(5) http://www.musee-absinthe.com/pierreordi.htm
(6) La Fée verte : pour une histoire de l’absinthe, dans la Revue suisse d’histoire en 1969.
(7) Ordinaire ? Pas si ordinaire que ça ! Un médecin de Quingey (Doubs), inventeur de l’absinthe ? dans le Bulletin généalogique de Franche-Comté de mars 2010.
(8) Voir Matthieu Frécon : L’Alambic – L’Art de la Distillation, alcools, parfums, médecines, Montpeyroux, Les Gouttelettes de Rosée, 2010 puis Ambre 2015 et 2017 et par exemple : http://www.devenir-distillateur.com/blog/do/tag/thuyone/
(9) Louis Favre : L’extrait d’absinthe dans la revue Le Musée neuchâtelois, 1864. Article repris en partie dans le journal : Conteur Vaudois, journal de la Suisse Romande, le 11 janvier 1890 sous le titre : L’histoire de l’absinthe à Couvet. Joseph Favre : Dictionnaire universel de cuisine et d’hygiène alimentaire (Paris, Chez tous les libraires, 1889) puis Dictionnaire universel de cuisine pratique en 4 tomes (Paris, Chez l’auteur, 1905). Markus F. Rubli : La fée verte à Morat – Histoire de la Distillerie Petitpierre à Morat, N° spécial de la revue Seebutz, 1987.
(10) Jean-Baptiste Mercier : Le médecin Ordinaire est-il l’inventeur de l’absynthe ?, Pays comtois, N°8, 20 janvier 1933. Robert Fernier : Feu l’Absinthe, préface du catalogue de l’exposition homonyme dans le cadre du XXe Salon des Annonciades, Pontarlier, 1944. Louis Martin : L’absinthe, cultures et industries pontissaliennes d’autrefois, huit articles parus dans le journal, Le Pontissalien, du 7 janvier au 25 février 1961.
(11) L’absinthe au Val-de-Travers : recherches sur ses origines, La revue historique neuchâteloise, janvier-mars 1997.
(12) Les proportions de « grosse absinthe » et de mélisse pour colorer.
(13) Souvenirs et Généalogie des familles Sandoz et Borel-Jaquet, Dossier Borel-Girard, sans date [entre 1874 et 1915], Archives de l’État de Neuchâtel.
(14) À propos d’une des plus anciennes étiquettes d’absinthe…, dans Cahier de la 1ère Fête de l’Absinthe de Boveresse, 20 juin 1998.
(15) Voir B. Noël : L’absinthe – Une fée franco-suisse (Yens-sur-Morge, Cabédita, 2001), livre sans cesse réimprimé depuis 2001.
(16) B. Noël : A comme Absinthe Z comme Zola – L’Abécédaire de l’absinthe (Sainte-Marguerite-des-Loges, Éditions BVR, 2006).

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