2021 : LES COULEURS DE NADIA LÉGER

2021 : LES COULEURS DE NADIA LÉGER
June 28, 2021 Veronique Herbaut

Exposition Les couleurs de Nadia Léger

Le Musée de l’Annonciade de Saint-Tropez (Var) présente l’exposition : Les couleurs de Nadia Léger du 3 juillet au 14 novembre 2021. Cette rétrospective faisant suite à celles de Gif-sur-Yvette (Essonne) (2017), de Lodz (Pologne) et de Pont-l’Évêque (Calvados) en 2018 puis de la Galerie Artcurial (Paris) (2019) fait œuvre utile en accroissant la connaissance d’une artiste dont la vie et l’œuvre sont pour le pire et le meilleur pleinement imbriquées aux soubresauts politiques et artistiques du XXe siècle. Dès lors, il est bon de connaître les jalons, points névralgiques et séquences de cette vie épique, romanesque et matière à biopic. On trouvera bien sûr les images et les commentaires scientifiques de cette « chronologie détaillée » dans la somme sans précédent : Nadia Léger – l’histoire extraordinaire d’une femme de l’ombre dirigée par Aymar du Chatenet avec la collaboration de Sylvie Buisson, Nathalie Samoïlov, Jean du Chatenet et Benoît Noël (Paris, Éditions Imav, 2019).

Chronologie détaillée de Nadia Léger

1904 : Descendante de Polonais catholiques romains, Nadia (« Nadejda » en russe, c’est-à-dire « Espoir ») Khodossievitch naît le 23 octobre dans le village d’Ossetishchi du Vileyka District, de la région de Vilnius, comprise dans le Gouvernement de Minsk en Biélorussie. C’est pourquoi, elle se définira autant « Biélorusse » que Russe. En fait, selon les recherches de l’historienne d’art Joanna Maria Sosnowska dans les archives de l’Académie des Beaux-Arts de Varsovie, cette filiation catholique la désigne d’ascendance polonaise que russe. Nadia est baptisée catholique en l’église de son village natal et grandit entre ces deux langues.

Sa mère se nomme Marie (Maria) Vashkevitch  avant son mariage et le prénom de son père est Pierre (Petrovich). Native de Zembino, Maria Vashkevitch était issue d’une famille bourgeoise. De 17 à 24 ans, elle avait vécu à Varsovie avec ses frères qui travaillaient sur les lignes de chemin de fer. Revenue à Zembino, elle épousa Pietr Khodossievitch dont elle eut sept enfants avant la première guerre mondiale. L’enfance de Nadia se déroule à Ossetishchi puis à Zembino, Gorno, Toumenichi et Choumilino, villages près de Vitebsk, toujours en Biélorussie.

Pour faire valoir les bienfaits de la Révolution de 1917, Nadia exagérait la pauvreté de sa famille si on la rapporte aux photographies sauvegardées. Pierre Khodossievitch vendait de l’alcool dans une boutique régie par l’État. Nadia Léger dira à André Parinaud, en 1971, dans une interview pour la revue Galerie des Arts : Mon père fabriquait lui-même les cuillères en bois avec lesquelles nous mangions. On chauffait l’eau avec des pierres cuites dans le foyer. Il n’y avait pas de casseroles à peine quelques poteries. Pas de livres. La nourriture était rare et quand vint la guerre, je me souviens qu’on se battait pour avoir une pomme de terre. En outre, elle précise dans ses entretiens avec Liouba Doubenskaïa (1978), que nous appellerons plus avant Mémoires, qu’elle portait des chaussures faites d’écorces tressées et elle y cite ce proverbe biélorusse : Trois pieux plantés, une herse par-dessus et voilà, une maison.

1914 : Son père, mobilisé lors de la première guerre mondiale, quitte le foyer.

1915 : Consécutivement à la guerre, la famille Khodossievitch s’installe à Beliov dans l’Oblast de Toula en Russie Centrale. Nadia suit les cours d’une école catholique de filles mais rêve surtout de danse et ne tient pas en place comme en attestent ses Mémoires : Le démon de la folie s’était glissé en moi et ne laissait personne en repos, ni moi, ni mon entourage. Un jour, ma mère fit appel à une sorcière guérisseuse. Bon, très bien, j’étais même curieuse de voir ça. On étala une pelisse sur un banc, on m’y allongea et on me laissa seule avec cette vieille. Laquelle se pencha alors sur moi presque à me toucher, et chuchotant des paroles incompréhensibles se mit à arracher des touffes de poil à la fourrure pour les semer autour de mes pieds, de mes mains, de ma tête, après quoi elle puisa de la cendre dans une jatte emplie de braises mourantes, et entreprit de m’en frictionner en répétant que je ne devais plus être comme ci ni comme ça, énumérant tous les défauts dont ma mère se plaignait. Mais pour le coup, la vieille perdait son temps. Je me suis relevée d’un bond. Le démon m’est resté.

1919 : À Beliov, Nadia est inscrite désormais à l’Institut Alexandre. Puis, ne connaissant d’autre œuvre d’art qu’une carte postale de la Joconde, elle s’inscrit à 15 ans, au Palais des Arts, pour suivre les cours du soir de dessin et de danse. Elle dira à André Parinaud :  Je me souviens qu’un de mes camarades avait reçu une carte postale qui représentait la Joconde et toutes les filles – moi la première – faisions la ‘roue’ autour de lui – pour qu’il nous permette de regarder quelques instants cette merveilleuse image d’un autre monde. L’été venu, elle fugue en forêt pour échapper au travail de la terre, rencontre une femme qui lui offre gîte et couvert contre la garde de son enfant ce qui lui laisse un peu de temps pour dessiner. Elle rentre à l’automne chez ses parents qui la croyaient morte et qui la placent à Beliov : « Commis aux écritures à la sous-section de l’Inventaire et de la Répartition de la Force de Travail ».

1920 : Elle part pour Smolensk dans l’espoir d’intégrer les Ateliers nationaux supérieurs des Beaux-Arts. Faute d’argent, elle dort dans un wagon de marchandises, aménagé pour le transport des troupes et ouvert aux quatre vents. Elle multiplie les petits boulots, « danse pour un sac de farine », se présente à l’examen d’entrée, la peur au ventre, a plusieurs trous noirs mais elle est… reçue ! Elle suit l’enseignement artistique dispensé par le peintre Wladyslaw Strzeminski et sa femme, la sculptrice Katarzina Kobro, très influencés par le suprématisme prôné par Kasimir Malevitch. Elle dira à André Parinaud : Je commençais par désapprendre tout ce qu’on m’avait enseigné à Beliov mais j’eus le bonheur d’y rencontrer Malevitch.

De fait, le 17 octobre, Malevitch, alors professeur à Vitebsk et son ami El Lissitky animent une conférence de l’Ounovis (« Pour l’affirmation du nouveau dans l’art ») à Smolensk. Sur ce, les Strzeminski y lancent une filiale Ounovis. Hélas, Nadia est bientôt anéantie par les propos de Malevitch qui prône la fin de la peinture de chevalet au profit de l’art de l’affiche ou du cinéma jugés plus efficaces pour propager l’esprit révolutionnaire. Que faire de ses rêves d’abstractions spatiales alors qu’elle imaginait voler de ses propres ailes et entamer une carrière de peintre ? À Smolensk, elle peint d’ailleurs sa première huile sur toile semi-abstraite au titre significatif : Le Presse-Papier (non localisé). Ses Mémoires précisent : Malevitch m’a dit : – Tenez, prenez un presse-papier, et décomposez-le mentalement en morceaux. Regardez de l’intérieur. Disséquez l’objet. 

1921 : Nadia découvre dans le courant de l’année à la Bibliothèque de Smolensk le N°4 de la revue L’Esprit Nouveau de janvier 1921 reproduisant un article du critique d’art Maurice Raynal saluant Fernand Léger dont les reproductions des œuvres l’éblouissent. Ce peintre-là croit encore dur comme fer en la peinture ! M. Raynal estime dans cette revue créée par Le Corbusier et le peintre Amédée Ozenfant : Que les règles sont belles lorsqu’elles sont outrepassées…

Selon Joanna Maria Sosnowska qui a retrouvé des données de la douane de Baranavitchy, Nadejda pénètre en Pologne le 24 décembre et atteint Varsovie, le lendemain. Par commodité, elle se fait appeler désormais : « Wanda », c’est-à-dire, « Nadia » en polonais. Elle travaille, comme femme de ménage chez Goeblowa-Stanislawa Kolaczkowska, tout en préparant l’examen d’entrée à l’École des Beaux-Arts de Varsovie.

1922 : Sa sœur aînée Genia lui apprend, par lettre, le décès de leur père. Dans la foulée, la mort du mari de sa patronne lui fait perdre son emploi. Toutefois, celle-ci lui laisse une attestation de 9 mois de loyaux services et lui paye le premier mois de frais à verser à l’Orphelinat catholique Sainte-Anne du 55 Mokotowska. De fait, encore mineure, Nadia n’a pas le droit de vivre seule.

Elle devient danseuse puis modiste afin de subvenir à ses besoins tout en suivant les cours de l’École des Beaux-Arts où elle est finalement admise en décembre en auditrice libre ne pouvant produire que 7 grades obtenus à Smolensk. Elle y découvre le N°17 de la revue L’Esprit nouveau – paru en juin 1922 – dans lequel Maurice Raynal loue la « perspective à rebours » déployée par Fernand Léger dans les costumes et décors du ballet Skating Rink. Elle rêve de rencontrer à Paris ce représentant d’une peinture figurative dynamique. Elle trace un des ses premiers autoportraits au fusain et à la craie (Collection particulière).

1923 : Très déçue par l’enseignement académique des enseignants Karol Tichy et Mieczyslaw Kotarbinski, elle signe l’aquarelle : Protestation contre l’École des Beaux-Arts.

1924 : Forte tête de l’école, elle flirte avec un condisciple : Stanislas Grabowski. Fils d’un notable, celui-ci est né Libawa en Estonie en 1901. Wanda doit faire le mur pour le rejoindre, le soir. Elle retrouve les Strzeminski lors de la constitution du Groupe Blok (Bloc) qui réunit les cubistes, suprématistes et constructivistes polonais mais d’après Joanna Maria Sosnowska aucune de ses œuvres n’est reproduite dans leurs publications. En revanche, un critique d’art de Wiadomosci Literackie émet un jugement négatif sur une de ses œuvres exposées avec les artistes de Blok au Polish Art Club. Surprise alors qu’elle passait, une nouvelle fois, par la fenêtre de l’orphelinat pour rejoindre Stanislas, on l’enferme et celui-ci annonce à ses parents, son intention de l’épouser. À vingt ans, elle devient Wanda Grabowska, le 20 octobre, au grand dam de ses beaux-parents qui ont tout fait pour dégoûter leur fils de son projet de mariage avec cette « mongole bolchévique ».

1925 : Wanda convainc Stanislas de gagner Paris mais ils s’arrêtent en chemin deux semaines à Vienne où il sont conquis par l’architecture baroque. Selon son dossier d’examen de naturalisation, Nadia est « rentrée régulièrement en France avec un passeport polonais, accompagnée de Stanislas Grabowki, le 22 novembre 1925 ». Ses Mémoires le confirment : arrivés à Paris le 25 novembre, jour de la Sainte Catherine, toutes les jeunes femmes se ruent sur Stanislas pour l’embrasser et Wanda croit sur le moment, Paris, ville de dépravation absolue. Cette date est importante car elle prouve que Wanda et Stanislaw Grabowski ont échoué dans leur projet de visiter l’Exposition internationale des Arts Décoratifs et industriels modernes qui a fermé ses portes quelques semaines auparavant. Après quelques nuits dans un hôtel du boulevard Raspail, ils emménagent dans un petit appartement du quartier Latin au 21, rue Valette (Paris 5e) en face de la bibliothèque Sainte-Geneviève et à côté de la Tour Calvin. Dès que possible, ils s’inscrivent à l’Académie Moderne de Montparnasse (86, rue Notre-Dame des Champs – Paris 6e) où enseigne Fernand Léger.

Fondée par M. et Mme Hamelin à Montmartre, cette académie est dirigée depuis 1917 par Mme Hamelin. Charles Guérin et André Lhôte y furent professeurs et depuis 1924 Fernand Léger aux côtés d’Amédée Ozenfant et Othon Friesz y enseignent. Immédiatement repérée par Ozenfant qui, marié à une russe, possède quelques rudiments de la langue, Nadia-Wanda tisse également de premiers liens avec l’élève Marcelle Cahn. Relevant d’une pleurésie, Fernand Léger tarde à se montrer. Au début, elle converse avec lui, via des élèves polonais maîtrisant le français, puis piqué par l’intérêt qu’elle lui porte, il l’invite à découvrir son travail dans son atelier. Elle s’y rend, le cœur battant, encombrée de son boa offert par le père (Pan) de Stanislas avant son départ pour Paris. À sa grande surprise, elle découvre que Léger vient tout juste de sortir de l’impasse de l’abstraction grâce à la découverte de l’éloquence des objets. Par ailleurs, il a failli abandonner la peinture pour le cinéma comme Blaise Cendrars faillit renoncer à la littérature pour le septième art. Ozenfant gardera toujours rancœur à Léger d’avoir vu la jeune Slave passer de sa zone d’influence à celle de son confrère.

1926 : Les Grabowki exposent avec les élèves de l’Académie Moderne à la Galerie d’Art contemporain, 135, boulevard Raspail (Paris 6e) du 30 juin au 13 juillet. Puis le père de Stanislas ayant mis la main au portefeuille, ils ont les moyens d’exposer en couple à cette Galerie d’Art contemporain. Amédée Ozenfant, en personne, signe la préface du catalogue de l’Exposition Stanislas Grabowski et Wanda Chodasiewitch Grabowska dont la couverture reproduit, paradoxalement, une peinture abstraite de Stanislas remontant à 1923. Mieux, Charles et Marie-Laure de Noailles acquièrent Nu, une toile post-cubiste de Nadia réalisée à l’Académie moderne. Las, cette première vente de sa vie est aussitôt gâchée par la féroce jalousie de Stanislas. Entre 1926 et 1930, Nadia expose aussi avec Alice Halicka, l’épouse de Louis Marcoussis puis avec Henryk Stazewski à la Galerie d’Art contemporain.

1927 : Les Grabowki exposent avec les membres de l’Académie Moderne à la Galerie Aubier (2, impasse de Conti – Paris 6e) du 9 au 19 mars puis Nadia expose à la Galerie Au Sacre du Printemps (5, rue du Cherche-Midi – Paris 6e). Cette galerie créée en 1925 par l’autrichien Jan-Hans Effenberger-Sliwinski et aménagée par l’architecte d’avant-garde Gabriel Guévrékian se voue largement à la promotion des artistes polonais. Citons Wanda Wolska,  Zygmund Dobrzycki, Stanislaw Dybowski, Sophie Fedorowicz, Eugène Geppert, Otto Hahn, Zygmund Menkes, Mela Muter, Aleksander Rafalowski ou Joachim Weingart. Dès son entrée à l’Académie Moderne, Nadia a animé le petit cercle des artistes polonais déjà présents à l’académie ou servi d’intermédiaire avec ceux de Varsovie très attirés par la même académie. Elle entretient notamment les liens avec les Strzemiński, désormais animateurs avec Henryk Stazewski et Szymon Syrkus du groupe d’architectes et de peintres et de la revue polonaise homonymes : Praesens. Elle monte avec eux l’exposition L’Art Polonais à la Galerie des Éditions Bonaparte (12, rue Bonaparte – Paris 6e). Elle les aide également dans leur collecte d’œuvres d’avant-garde pour le Musée Szutki de Lodz. Ils réuniront bientôt 111 œuvres signées Fernand Léger, Nadia-Wanda Grabowska (Abstractions biomorphes), Stanislas Grabowski, Serge Charchoune, Joaquin Torres Garcia, Enrico Prampolini, Jean Arp ou Max Ernst. En raison de violences conjugales, Nadia se sépare une première fois de Stanislas alors qu’elle est enceinte. Elle se voit contrainte de vivre sa grossesse dans un foyer pour « fille-mère ». Puis après la naissance de sa fille Wanda Jr, le 2 septembre, et suite à la médiation de Pan Grabowski, elle accepte que Stanislas revienne au foyer conjugal jusqu’à ce qu’une nouvelle crise…

1928 : Affaiblie par l’échec de son mariage, elle est atteinte d’une pleurésie qu’un médecin lui ordonne d’aller soigner dans un village au pied des Pyrénées. Stanislas parvient à l’y rejoindre mais le docteur villageois obtient qu’il reparte effectuer son service militaire en Pologne. De retour à Paris, elle tente d’entrer comme danseuse au Casino de Paris mais les horaires exigés sont incompatibles avec le fait d’éduquer, seule, sa fille. Du coup, elle devient la bonne à tout faire, et ce pour sept ans, de Mme Valmoran, la propriétaire de l’immeuble de la rue Valette. Elle ne réintègre donc pas son petit appartement mais une chambre de bonne du dernier étage.

Stanislas est présent au premier anniversaire de sa fille. Toutefois, Fernand Léger (47 ans) s’étant séparé bon ami de sa première épouse, Jeanne Lohy, elle devient sa compagne (24 ans) jusqu’en 1934. Aussi dans le documentaire Souvenir de Paris co-réalisé par Marcel Duhamel, Jacques Prévert et Pierre Prévert, apparaît-elle comme la compagne du peintre au même titre que Gazelle Bessières, compagne de Marcel Duhamel ; Simone Chavance, compagne de Jacques Prévert ; Jeannette Tanguy, compagne du peintre Yves Tanguy, ou Kiki de Montparnasse, compagne du photographe Man Ray. Elle rencontre à Paris le poète Vladimir Maïakovski, ami de Léger depuis 1925.

1929 : Nadia-Wanda édite de 1929 à 1930, avec le poète Jan Brzekowski, un voisin de sa chambre de la rue Valette, alors étudiant en Sorbonne, trois numéros de la revue franco-polonaise L’Art Contemporain – Sztuka Wspolczesna. Le siège de la revue financée par Pan Grabowski et Fernand Léger est au 21, rue Valette. Le No1 daté du 1er avril 1929 est imprimé sur les presses de la Société nouvelle d’éditions franco-slaves à Paris. Sa couverture est la première œuvre conçue à 4 mains par Nadia Grabowski et Fernand Léger. Les couvertures des deux numéros suivants reproduiront des œuvres de Hans (Jean) Arp.

Parallèlement à Varsovie, les Strzemiński et le peintre Henryk Stazewski et les poètes Jan Brzękowski et Julian Przyboś créent le Groupe a.r. pour « Artistes Révolutionnaires » et là encore, Wanda joue progressivement la courroie de transmission. Suite à ses dissensions avec Fernand Léger, Amédée Ozenfant quitte l’Académie Moderne. Les chambres de la rue Valette abritent aussi le jeune Léopold Sédar Senghor, futur président de la République du Sénégal et collectionneur d’art dont des œuvres de F. Léger.

1930 : Nadia édite le troisième et dernier numéro de L’Art contemporain. Waldemar George et Jan Brzekowski y étrillent mollement Pablo Picasso. Le premier écrit par exemple : « Au lieu d’être une construction de l’esprit, son œuvre peint est un documentaire ». Le second estime : « La critique défend et pousse Picasso aux productions de saltimbanque, aux cabrioles idéologiques ». En février, Nadia est avec F. Léger de différentes soirées fêtant le cinéaste russe Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein de passage à Paris. Il lui aurait déclaré selon les mémoires de Nadia : J’ai écumé tous les villages et les hameaux en quête d’une Marfa pour mon film, la Ligne générale, et cette Marfa, où était-elle finalement ? À  Paris !

Elle prend part, toujours avec Fernand Léger à l’exposition Cercle et Carré à la Galerie 23 (23, rue La Boétie – Paris 8e) du 18 avril au 1er mai. Conçue par Michel Seuphor qui expose sous le pseudonyme de François Foltyn et préface le catalogue, cette exposition importante comprend des œuvres de Hans Arp, Sophie Taeuber-Arp, Piet Mondrian, Franciska Clausen, Julio Gonzalez, Willi Baumeister, Luigi Russolo, Enrico Prampolini, Marcelle Cahn, Amédée Ozenfant, Le Corbusier ou Antoine Pevsner. Nadia y montre trois Compositions abstraites, (N°38, 39 et 40) et Léger deux Compositions murales des années 1924-1925 également de facture abstraite (N°65 et 66).

Séduite par la personnalité de Maurice Thorez, nouveau secrétaire général du PCF, Nadia va l’écouter au Bal Bullier (Paris). Elle passe l’été à Nice avec sa fille et entre à la section locale de l’Union des Patriotes Russes. Le grand-père paternel de Wanda Jr contribue aux frais de pension de sa petite-fille placée à la campagne. On lit à ce propos dans les Mémoires : Et c’est ainsi que le français est devenu pour elle sa langue première, et que jamais je n’ai pu avec ma fille prononcer même un seul mot de ma propre langue maternelle, le russe. Voilà comment j’ai laissé tomber en chemin quelque chose de précieux, qui aurait pu nous tenir de lien.

Fernand Léger lui propose son aide financière afin qu’elle acquière elle même une petite pension de famille et quitte son emploi de domestique. Elle refuse ne voulant pas devenir une « patronne bourgeoise ». Elle tente néanmoins de lancer une édition de foulards modernes avec deux autres élèves de l’Académie Moderne mais le prix d’achat proposé par le Bon Marché ne couvre pas leurs frais. Elle essaye alors de servir des repas aux étudiants dans un appartement mais, une nouvelle fois, elle doit redevenir bonne de son immeuble. Elle participe du 8 octobre au 15 novembre avec les membres de Cercle et Carré dont Theo van Doesburg ou Jean Hélion à l’exposition Produktion-Paris 1930 – Werke der Malerei und Plastik au Kunst-Salon Wolfsberg de Zurich.

1931 : L’Académie Moderne ferme définitivement ses portes en juillet. F. Léger donne des cours à la Grande Chaumière en 1932-33. Léger adresse sa première lettre à Simone Herman, le 15 juillet 1931. Cette élève, peintre et photographe va accaparer son attention jusqu’à son départ pour les États-Unis en octobre 1940.

1932 : Nadia prend sa carte du Parti communiste français. Elle peint l’audacieuse composition : Jouets de ma fille dans l’espace (Coll. part.) inspiré par les objets en lévitation dans l’espace de F. Léger.

1934 : Ayant quitté la Grande-Chaumière, F. Léger ouvre l’Académie de l’Art Contemporain, rue de la Sablière (Paris 14e). Il engage Nadia comme assistante, massière et répétitrice à la place d’Otto G. Carlsund. Ainsi, il met fin à sept ans d’emploi de bonne à tout faire et assure à sa protégée, une entrée dans le monde de l’art par la grande porte. Nadia n’oubliera jamais ce geste fondateur. Cette fois, elle a enfin un métier à son goût, certes d’un revenu modeste mais régulier et qu’elle assurera hors la période de guerre jusqu’à la fermeture de l’Atelier Léger en décembre 1951. D’ici peu, l’académie sera transférée 23, rue du Moulin-Vert (Paris 14e) car F. Léger et Nadia peinent à équilibrer les comptes.

Avec Léger, Paul Signac, Jean Carlu, Franz Masereel, elle prend part, en janvier, à l’Exposition des Artistes Révolutionnaires organisée Porte de Versailles par l’Association des Artistes Révolutionnaires menée par Paul Vaillant-Couturier. Le 9 février, Nadia est avec F. Léger de la grande manifestation antifasciste de Paris répondant aux émeutes du 6. Ils n’ont pas ménagé leur peine pour peindre fanions, calicots, banderoles et affiches. Elle assiste avec F. Léger toujours, à la première, Salle Pleyel, du film de Sergueï Youtkevitch et Fridrikh Ermler, Contre-Plan, film mutilé par la censure russe pour le conformer à un prototype des films réalistes soviétiques. Selon les mémoires de Nadia, Léger adresse ce reproche aux cinéastes : Un film sur une usine, et vous montrez si peu de machines

En revenant d’un village des environs de Paris où sa fille est en pension et d’où elle rapporte des vivres pour Madame Valmoran, Nadia rencontre Georges Bauquier (24 ans) dans un train. Elle devient son amie en dépit du fait qu’il manque de moyens financiers comparé à Fernand Léger. Alors stagiaire au Nouvelliste ou à la Dépêche de Brest, il prépare des examens et n’a pas l’argent que lui réclame sans cesse Wanda pour elle ou sa fille. Pour éviter justement les confusions avec le prénom de sa fille, Nadia-Wanda abandonne son prénom polonais de Wanda pour adopter celui définitivement celui de Nadia. Au printemps, sa pleurésie se réveille et son médecin lui conseille d’aller la soigner au soleil de Collioure (Pyrénées-Orientales) pendant que Bauquier se morfond à Paris. Étonnée de l’absence de cellule communiste dans le petit port, Nadia la crée et se voit rejointe par 26 « camarades ». Rentrée à Paris, elle enménage avec sa fille et Georges Bauquier dans un appartement de l’immeuble de la rue Valette. Initialement réfractaire à l’embrigadement communiste, son nouvel ami se laisse progressivement convaincre par Nadia qui lui fait lire le roman idéaliste : Le ciment de Fiodor Gladkov traduit par Victor Serge dès 1928.

1936 : Son Autoportrait au drapeau rouge (1936) est exposé, en mai, à l’exposition Commune de la Maison de la Culture, rue de Navarin (Paris 9e). Selon Gladys C. Fabre, elle y montre un portrait de femme portant l’inscription en russe : « À bas l’impressionnisme dans la peinture prolétarienne ». En juillet, Nadia, Georges et Wanda Jr emménagent 40, place Jules Ferry à Montrouge, ville d’artistes car proche de Montparnasse. Léopold Survage, Pablo Picasso ou Marie Vorobieff y résidèrent et André Fougeron, Robert Doisneau ou Roland Brice y vivent alors. Fernand Léger est de la pendaison de crémaillère.

1937 : En août, au moment de la Grande Terreur, un de ses frères, Alexandre surnommé « Sacha », est arrêté par le Commissariat du Peuple aux Affaires intérieures (NKVD) puis accusé de propagande anti-soviétique au fil de sa correspondance avec Nadia. Considéré comme « ennemi du peuple », il est fusillé le 10 mars 1938 dans une forêt des environs de Minsk. Nadia est minée à vie. Elle organise avec Fernand Léger, l’exposition des élèves de l’année 1936-1937 de l’Académie de l’Art Contemporain à la Galerie Carrefour (141, boulevard Raspail, Paris 6e) à compter du 8 octobre.

1938 : Robert Doisneau réalise un reportage photographique à l’Académie de l’Art contemporain de Fernand Léger (23, rue du Moulin Vert). Y figure notamment le peintre Nicolas de Staël. Du 24 juin au 7 juillet 1938, exposition de l’Académie d’Art Contemporain à la Galerie Bucher-Myrbor (9ter, boulevard du Montparnasse – Paris 6e).

1939 : Suite à l’envahissement de la Tchécoslovaquie par les troupes hitlériennes, le 15 mars, Nadia inquiète, prend des cours à la Croix-Rouge qui lui permettront d’être ambulancière en cas de conflit sur le sol français. De sa ferme normande de Lisores (Calvados), F. Léger lui rappelle le 2 juin : « Chère Nadia, Je vous écris de Normandie pour vous recommander à propos des élèves de ne pas vous laisser envahir par l’abstraction ». En juillet, devenue membre du comité directeur de l’Union des Patriotes Soviétiques – ex Union des Patriotes Russes – Nadia coordonne l’exposition de quatre-vingts peintres et sculpteurs dont Michel Andreenko, Sonia Delaunay, Jean Pougny ou Véra Pagava.

En août, à la déclaration de guerre, elle tente d’entrer à la Société de Secours aux blessés militaires mais vu le ralliement de Staline à Hitler sa candidature est rejetée. Continuer d’œuvrer au sein de l’Union des Patriotes Soviétiques s’avère également bientôt impossible. Georges Bauquier est mobilisé au 18e Génie. Fernand Léger, vu son âge et ses séquelles pulmonaires, échoue, comme lors de la première guerre mondiale, à intégrer le service du camouflage militaire. Le 12 septembre, il rédige, toujours à Lisores, une attestation en faveur de Nadia : « Je soussigné certifie que Madame Grabowska, polonaise, artiste peintre, a dirigé une Académie de Peinture pendant 4 années et est apte à tout travaux concernant le camouflage ». F. Léger se voit contraint de fermer avec Nadia, L’Académie de l’Art Contemporain, désormais sise rue Notre-Dame-de-Lorette (Paris 9e) après avoir été, un temps, square Henri Delormel (Paris 14e).

1940 : Nadia est convoquée, le 30 mai, dans les locaux de la police après avoir été signalée comme militante du PCF. Elle fait dès lors l’objet d’une « surveillance renforcée » et elle est périodiquement convoquée à la préfecture. Elle endure l’exode avec Wanda et Frida Morgridge – une orpheline anglaise de 16 ans qu’elle a prise sous son aile – traversant la France pour rallier le village des Mages (Gard) dont G. Bauquier est originaire. Aussitôt dénoncée comme « communiste », elle doit refaire ses paquets et repartir dans l’autre sens. Avec ses deux adolescentes, elle échoue à Thouars (Deux-Sèvres) dans un hôtel tenu par « Madame Renée ». Elle paye la chambre en s’improvisant « couturière de Paris ». Nadia, Wanda et Frida reviennent à Paris après l’Armistice signé le 22 juin. Elle retrouve l’appartement de Montrouge pillé et elles s’installent avec G. Bauquier démobilisé, au 105, rue Mouffetard (Paris 5e) dans un immeuble dont la concierge, Jeanne Labouret, 80 ans passés, s’illustrera comme résistante. De Toulouse, le 10 juillet, F. Léger, inquiet, réclame par courrier de ses nouvelles à Nadia. Il la croyait aux Mages. En octobre, le « patron » embarque pour les États-Unis.

1941 : Elle peint un autoportrait sur fond olive investi d’une forme abstraite dit Serment d’une partisane ou d’une résistante. Khassia, la veuve de Sacha est fusillée par les nazis lors d’un pogrom à Zembino devant sa fille et son fils. Le garçon en deviendra fou. En 1941, 927 juifs sont tués à Zembino et 45 membres de la famille de Khassia sont exterminés à Borisov. Par ailleurs, Zoïa Kosmodemianskaïa, résistante soviétique aux nazis est pendue, à l’âge de 18 ans, le 29 novembre puis sa dépouille abandonnée dans la neige. Dès l’année suivante, elle est sacrée héroïne nationale mais pour l’heure Nadia ne sait rien de tout cela et n’apprendra ces évènements barbares qu’après la fin de la guerre et le rétablissement du courrier avec l’URSS…

1942 : Nadia contacte Gaston Laroche, colonel FTPF (Francs-tireurs et partisans français) et coordinateur des patriotes étrangers. Elle change d’identité pour entrer en Résistance, coupe sa natte et devient la blonde platine : « Madame Georgette N°31 » alias Georgette Paineau. Elle éparpille des tracts dans l’avenue d’Orléans et lorsqu’elle se sent suivie, elle se réfugie dans un petit appartement près de l’Hôtel de Ville ou à la Galerie Jeanne Bucher, rue de Conti. Elle peint un portrait de Wanda signé ultérieurement Nadia Petrova L. (« Petrova » pour Petrovich, le prénom de son père et « L. » pour Léger) (Coll. part.), des portraits de F. Léger, un nouvel autoportrait dit « La partisane » où elle est armée d’un fusil (Galerie Elysium – Moscou) et la Mort de Tania où elle s’imagine martyre.

1943 : Craignant d’avoir été repérée comme résistante, elle retourne à Thouars mais là encore, elle attire l’attention et elle se replie avec ses protégées, à Soulbrois (Deux-Sèvres), chez la mère de Madame Renée. Elle y rencontre les résistants Jean et Paul Musset, lequel semble avoir été épisodiquement son amant. Ses mémoires indiquent laconiquement : Je serai brève : Paul vivait selon une autre morale. Je n’ai pas pu le supporter. Je suis partie. Revenue à Paris, elle recommence à diffuser des tracts vantant la Résistance. Ils sont issus de l’atelier du peintre André Fougeron transformé en imprimerie clandestine et dans laquelle s’activent Georges Bauquier et Roland Brice, autre ancien élève de l’Académie de l’art contemporain. Nadia s’évertue également à convaincre les soldats soviétiques échappés au joug allemand de rejoindre la Résistance. De retour, au sein de la direction clandestine de l’Union des Patriotes Soviétiques, elle s’emploie à nourrir et à vêtir ces ex prisonniers soviétiques. En Biélorussie, Zembino est incendié par les nazis et les survivants creusent la terre pour vivre dans un trou un an durant, ce qui signifie ne pas pouvoir étendre leurs jambes pour dormir. Frida, sujet britannique, lui est arrachée de force par la police française…

1944 : Georges Bauquier et Roland Brice sont arrêtés par la Brigade Spéciale I, le 9 juin, pour avoir tenté, de créer dans le XIVe arrondissement, un comité dit à cette époque de « Front National ». G. Bauquier est incarcéré à la Prison de la Santé car on a retrouvé dans son appartement des faux papiers pour lui, Nadia et Wanda. Il est finalement libéré le 17 août. Sur ordre de Gaston Laroche, Nadia et Wanda sont reparties entretemps à Mauzé-Thouarsais (Deux-Sèvres) chez les Bodet dont monsieur, un ex-poilu, déteste les Allemands. Pablo Picasso adhère au Parti communiste, le 5 octobre. Son adhésion a été annoncée par L’Humanité à la veille de l’inauguration du Salon d’automne où une salle entière est dévolue au peintre en signe d’hommage. Dans leur atelier de Montrouge, Nadia et « l’Atelier Léger », pour l’heure constitué de camarades résolus, peignent les deux portraits géants des martyrs Gabriel Péri et Lucien Sampaix pour l’hommage solennel du PCF du 14 décembre. Nadia, inquiète de la qualité de ses portraits, va religieusement prendre l’avis de Pablo Picasso en son atelier de la rue des Grands-Augustins. Il la rassure avec bonhomie sans rancune vis-à-vis des articles parus autrefois dans la revue L’Art contemporain.

1945 : En mai, elle envoie un télégramme à sa famille à Zembino pour leur souhaiter une bonne Fête de la Victoire. Elle n’a pu leur donner de nouvelles depuis 7 ans. Celles reçues en retour la détruisent un temps. Au demeurant, sa famille hésite entre brûler sa correspondance ou la conserver secrètement, à leurs risques et périls. En revanche, Frida, la jeune Anglaise qu’elle avait protégée sous l’Occupation, a survécu à ses malheurs et elle deviendra critique d’art. Du 17 au 20 juin, son portrait monumental de sa fille Wanda en Marianne républicaine devient l’un des emblèmes du 1er Congrès de l’organisation de l’Union des Femmes Françaises et il décore tour à tour, la Maison de la Mutualité et les arènes de Lutèce. Du 26 au 30 juin, les portraits géants des leaders et martyrs communistes français et de Lénine et Staline réalisés par  Nadia et l’Atelier Léger ornent la salle du premier Congrès du PCF de l’après-guerre. En octobre, Fernand Léger prévient Jean-Richard Bloch par télégramme et depuis les États-Unis de son projet d’adhésion au Parti communiste français avant de rentrer en France en décembre. Nadia se lie avec Jeannette Thorez-Vermeersch, en novembre, alors qu’elle travaille avec l’Atelier Léger à une exposition liée au congrès fondateur de la Fédération démocratique internationale des femmes (FDIF) menée par la physicienne Eugénie Cotton. En décembre, Nadia reçoit des lettres de Gaston Laroche et de l’Union des Patriotes Soviétiques attestant qu’elle a fait « acte de résistance ».

1946 : En janvier, elle ouvre officiellement avec Fernand Léger l’Atelier Léger, 40, place Jules Ferry à Montrouge. Sous l’égide de l’Union des patriotes soviétiques et avec l’appui du général Dragoune et du journal Le patriote soviétique, elle organise, au Palais Galliera, une exposition et une vente aux enchères pour le Comité d’aide aux anciens prisonniers de guerre. Jacques Duclos inaugure l’exposition et lance la vente aux enchères. Paul Chmaroff, peintre russe de facture conventionnelle et jusqu’ici peu enclin aux sujets engagés montre à l’exposition Hommage à la Victoire, un portrait de Staline en généralissime. La vente aux enchères est possible grâce aux dons de Pablo Picasso (trois tableaux), de Georges Braque, de Fernand Léger ou d’Henri Matisse via la médiation de son assistante russe : Lydia Delectorskaya. Face au pouvoir de persuasion de Nadia, un marchand a également offert un tableau de Pierre-Auguste Renoir et Nadia, elle-même, une huile de Fernand Léger qu’elle décrit comme « une horloge sur fond rouge », un message implicite selon elle de Léger avant-guerre pour lui rappeler d’être à l’heure. Retournons aux Mémoires : Nadia ne possédait qu’un seul objet de valeur : un tableau que lui avait offert Fernand Léger. Elle était constamment pressée et constamment en retard, aussi Léger lui avait-il peint une horloge sur un fond rouge. Il y avait dans cette nature morte un tel dynamisme qu’on aurait dit que l’horloge fonctionnait, et un tel amour de la vie… attends, semblait-elle dire, l’heure de la fête va bientôt sonner pour toi ! Et Nadia aimait particulièrement que ce tableau lui fût comme dédié. Quand elle quittait Paris, durant la guerre, elle l’emportait toujours avec elle. Rappelle-toi : l’heure tourne ! Nadia contribue également à la projection à la « Mutu » de films dont l’opéra Tcherevitchki (Les Souliers de la reine) de Piotr Ilitch Tchaïkovski avec le concours du ballet d’Irina Grjebina. Elle aide au retour des soldats soviétiques en URSS qui avaient rejoints la Résistance ou avaient été incorporés dans les armées de Libération. Hélas, en dépit de ses promesses, Joseph Staline en enverra bon nombre en Sibérie.

1947 : Dans un style très « Fernand Léger », G. Bauquier décore le camion du PCF pour le défilé du 1er mai. Il est élu conseiller municipal puis maire-adjoint de Montrouge. Il quitte l’administration des postes pour se consacrer au secrétariat de Fernand Léger et à la vie municipale. En juillet, la Galerie Jeanne Bucher propose l’exposition : L’Atelier Léger de Montrouge.

1948 : Vu son succès, l’Atelier Léger déménage dans le vaste local de L’Académie Montmartre fondée par Fernand Cormon au 104, boulevard de Clichy (Paris 18e). Jean-Claude Bernard vient le filmer en Technicolor. Nadia s’arrange pour exhiber en ce documentaire son Autoportrait de 1948, réplique au portrait par Léger de la collectionneuse américaine Maud Dale en 1935. Bauquier loue un pied à terre à Chevreuse (Yvelines), 5, rue de la Porte de Paris et s’y installe avec Nadia et Wanda. Nadia reçoit, le 11 mars, confirmation de la nationalité soviétique qu’elle a sollicitée. Le 12 juin, l’Atelier Léger présente le vaste panneau mural (4×10 m) figurant les femmes au travail à l’entrée de l’Exposition Internationale des Femmes du Parc des Expositions de la Porte de Versailles (Paris) organisée par la Fédération Démocratique Internationale des Femmes.

1949 : Wanda est élève de l’Atelier Léger ainsi qu’en 1950.

1950 : Constatant que la santé de Jeanne Léger décline rapidement et voyant Léger, désemparé, Nadia se rapproche à nouveau de lui. Nadia et Troufanov assistent F. Léger pour les costumes et les décors de l’opéra Simon Bolivar. Nadia Léger écrira dans ses Mémoires : Un jour Léger me dit : « Nadia, je vais faire les décors et les costumes de Bolivar à l’opéra de Paris. Vous m’aiderez ? » Il fallait peindre les décors, mais aussi agrandir l’esquisse du rideau de scène, et peaufiner celles des costumes pour la costumière. Il ignorait que je n’avais encore jamais assisté à un spectacle d’opéra ou de ballet… Du 15 au 31 juillet, Nadia présente une nouvelle exposition Atelier Fernand Léger à la Galerie Jeanne Bucher (9ter, boulevard du Montparnasse – Paris 6e). Parmi bien d’autres, Pierre Faniest, Wanda Grabowska ou Carlos Carnero en sont. Jeanne Léger décède le 1er décembre.

1951 : En mars, Nadia s’installe avec Fernand Léger, 1, rue Albert Sorel, porte d’Orléans (Paris 14e) dans l’ancien appartement de Jeanne Léger. Le même mois, Wanda prend sa carte au Parti communiste. Nadia supervise avec Léger et Bauquier la réalisation par l’Atelier Léger de deux panneaux muraux monumentaux pour décorer le restaurant du Salon des arts ménagers de Paris. Le 10 juillet, ils assistent, salle Pleyel, avec Louis Aragon et Elsa Triolet à la première mondiale du documentaire de Joris Ivens : La Paix vaincra. La version française de ce film réalisé au cours du IIe Congrès Mondial de la Paix à Varsovie, en novembre 1950, comporte un commentaire de Vladimir Pozner dit par Gérard Philipe, Loleh Bellon et Bernard Blier. Sur scène, Salle Pleyel, le comédien Roger Pigaut lit le poème On ne laissera pas faire de Vladimir Maïakovski. Un dessin de Léger figurant Maïakovski figure dans le programme de la soirée. Nadia expose avec G. Bauquier au Salon d’Automne. Sept tableaux en sont décrochés pour « atteinte au sentiment national » dont un de Bauquier (Les Dockers où figure l’injonction aux pouvoirs publics : Pas un bateau pour l’Indochine). Léger peint La botte de navets, un de ses portraits les plus symboliques de Nadia (Musée des Beaux-Arts de Lyon). Elle attestera que seul, Léger, a réussi à la restituer souriante. Elle-même y échouait, face à son miroir, dans ses autoportraits. Le 11 décembre voit le vernissage de l’exposition des élèves de l’Atelier Léger, salle Foch, en l’Académie des Beaux-Arts. Cependant, vu les commandes à assumer par F. Léger dont la santé se dégrade à son tour, Nadia et le « Patron » décident de fermer L’Atelier Léger.

1952 : Nadia régularise son divorce d’avec Stanislas Grabowski, le 2 janvier et épouse Fernand Léger, le 21 février, à la Mairie du 14e Arrondissement. Les Mémoires disent à ce sujet : André Fougeron, un peintre dont Nadia avait été longtemps voisine, place Jules Ferry, lui demanda, au retour d’une réunion de la cellule du Parti : – C’est vrai que tu épouses Léger ? –  J’épouse le travail… Elle sollicite et obtient en urgence, le 4 juin, une carte d’identité française et un passeport français (N° 52.639) pour partir en Italie. De fait, à l’occasion de la participation du « Maître » à la XXVIe Biennale de Venise, les Léger ont élu la Cité des Doges comme lieu de voyage de noces. Néanmoins, le 22 août, Nadia refuse par courrier au Cabinet du ministère de la Santé publique et de la Population, sa naturalisation par le mariage et requiert de conserver sa nationalité soviétique, finalement bien plus pratique pour voyager en URSS. Pressé par Nadia, Léger régularise son adhésion au PCF en prenant officiellement sa carte. Nadia peint la tragique et vaste composition : La guerre de Corée – 1952. Elle accueille au, 1, rue Albert Sorel, les réunions de l’association Femmes, peintres de la Paix. Les Léger acquièrent puis emménagent au Gros-Tilleul, une ancienne hostellerie campagnarde (80, avenue du Général Leclerc, à Gif-sur-Yvette, en Essonne). Wanda s’éprend de Nicolas Tchernobrovkine, fils de l’entrepreneur menant les travaux d’aménagement du Gros-Tilleul. Du 12 au 19 décembre, les Léger assistent à Vienne (Autriche) au IIIe Congrès mondial des peuples pour la Paix avec d’autres personnalités dont Jean-Paul Sartre ou Hervé Bazin.

1953 : Georges Bauquier présente l’exposition : Figures de notre époque à la prestigieuse Galerie Louis Carré (10, avenue de Messine, Paris 8e) du 17 mars au 13 avril. F. Léger préface le catalogue. À la mi-avril, Wanda épouse Nicolas Thénier (ex Tchernobrovkine) à Montrouge, un gendre qui n’est pas du tout du goût de Nadia. Le 19 mai, Wanda met au monde Hélène dite « Lola ». Toujours complexe, Nadia Léger prend part sous le nom de Nadia Petrova (portraits de Paul Vaillant-Couturier ou Gabriel Péri) et aux côtés de Fernand Léger (Les Constructeurs), Pablo Picasso (Maurice Thorez, dessin), Georges Bauquier, Édouard Pignon, Suzanne Roger, Boris Taslitsky, Jean Lurçat ou André Fougeron à l’exposition De Marx à Staline, à la Maison des Métallurgistes (Paris) en mai.

Avec Léger, elle retourne l’été à Soulbrois, voir M. et Mme Musset, parents des résistants Paul et Jean Musset. Nadia espère emprunter pour son exposition prévue Galerie Berheim-Jeune, le portrait qu’elle fit de Paul, dix ans auparavant. Simone Musset s’y oppose avec véhémence, ne supportant pas l’idée de « perdre » son fils tué par les Allemands une « seconde fois ». Nadia se résout alors à l’inscrire simplement et pieusement au catalogue de l’exposition sous le N°33 et sans qu’il y figure matériellement. Jean Marcenac et André Verdet signent les textes du catalogue de la rétrospective Nadia Petrova qui se tient à Galerie Bernheim-Jeune, 83, rue du Faubourg Saint-Honoré (Paris 8e) du 7 au 26 novembre, c’est-à-dire à un jet de pierres de l’Élysée. Les tableaux Les constructeurs, Les mineurs, la Marchande de poissons et Zoïa, la martyre en sont. En l’article « Toutes les couleurs de l’automne », Louis Aragon écrit dans les Lettres françaises, le 12 novembre 1953 : On peut discuter les toiles, il faudra reconnaître dans l’entreprise de Nadia Petrova-Léger une audace assez singulière, une décision qui emporte l’estime. Elle semblait enfermée dans le cercle magique de l’œuvre magique de Fernand Léger, elle l’avoue, et montre dans son exposition, chez Bernheim jeune, les natures mortes de ce temps-là où elle avait acquis une dextérité très grande. Rompre avec ce que l’on a acquis n’est ni facile, ni courant. Nadia prend part au Salon d’Automne et à l’exposition collective : Groupe 53 à la Galerie la Gentilhommière (67, boulevard Raspail – Paris 6e) avec Georges Bauquier, Roland Brice, Carlos Carnero, Simone Fonfreide, Davos Hanich et Wanda Thénier du 11 décembre au 11 janvier 1954.

1954 : Le 4 février, jour de son 73e anniversaire, F. Léger donne une conférence en Sorbonne puis les Léger sont les invités de l’Union des Arts Plastiques, un des satellites artistiques du PCF. Eugénie Challemel, ancienne domestique de Madame Léger mère décède le 4 mai, près d’Argentan. Léger est terrassé de douleur et c’est Nadia qui veille au déroulement des funérailles. Puis courant mai, les Léger accueillent rue Notre-Dame-des-Champs puis à Gif-sur-Yvette les cinéastes Sergueï Youtkevitch et Sergueï Vassiliev et les actrices Lioudmila Kassatkina et Marina Ladynina. Nadia signe la première version du tableau La Maternité, figurant Jeannette Thorez-Vermeersch et ses garçons.

1955 : En janvier, les Léger et Tristan Tzara s’envolent pour les Spartakiades du Congrès des Sokols à Prague. Le 17 juillet, les Léger acquièrent le Mas Saint-André à Biot (Alpes-Maritimes) pour y édifier un atelier de céramistes mais Fernand Léger s’éteint, le 17 août, jour de la naissance de Pierre, le deuxième enfant de Wanda et de Nicolas Thénier. Après le décès de son second mari, Nadia s’installe dans un appartement de la rue des Pyrénées à Paris et séjourne régulièrement au Trianon Palace de Versailles, hôtel luxueux et assez proche de la maison de sa fille.

1956 : Le 20 mai, Nadia et Georges Bauquier se lient d’amitié avec Maurice Thorez et Jeannette Thorez-Vermeersch au Moulin de Villeneuve (Saint-Arnoult-en-Yvelines), propriété de Louis Aragon et d’Elsa Triolet. Dès juin, Nadia et le conservateur François Mathey inaugurent au Musée des Arts Décoratifs (Paris) la première des dizaines de rétrospectives Fernand Léger organisées par Nadia. Cette exposition est reprise au Stedelijk Museum d’Amsterdam puis au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles.

1957 : Héritière de Fernand Léger, Nadia acquiert d’amples terrains autour du Mas Saint-André pour y édifier, selon le vœu du peintre, un musée à sa mémoire. Marcel Cachin se repose à Biot chez Nadia Léger et G. Bauquier. Il assiste, le 27 février, aux côtés de Maurice Thorez, Daniel-Henry Kahnweiler, Amédée Ozenfant ou des collectionneurs Marie Cuttoli et Daniel Wallard, à la pose de la première pierre du Musée Fernand Léger. Stanislas Grabowski décède misérable à Chartres, le 29 avril, ce qui provoque une nouvelle crise de Wanda. Nadia épouse Georges Bauquier, le 7 décembre, à la mairie de Biot.

1958 : Le Mas Saint-André abrite désormais les ateliers de peintres des Bauquier lesquels s’investissent surtout dans la conduite du complexe chantier du musée.

1959 : Les Bauquier acquièrent le Château Bellevue à Callian (Var). Nadia Léger fait imprimer La Ville de F. Léger chez Fernand Mourlot pour l’éditeur d’art Tériade. À compter du 20 mars 1959, l’exposition Fernand Léger : Tapisseries, Mosaïque, Céramique, Vitrail à la Maison de la Pensée Française (2, rue de l’Élysée – Paris 8e) comprend une maquette du Musée de Biot, une réduction du grand vitrail du hall du musée de Biot et les tapisseries Les Constructeurs et Les Constructeurs à l’aloès. Suite à la tragédie du Barrage de Malpasset du 2 décembre, Nadia répond favorablement à l’appel aux peintres de Pablo Picasso et fait don d’un tableau pour une vente aux enchères dont les bénéfices iront aux sinistrés.

1960 : Le Musée Fernand Léger de Biot est inauguré par Gaëtan Picon, directeur général des arts et lettres, le 13 mai 1960. Fins médiateurs, les Bauquier ont conçu cette « Fête Rouge » en judicieuse synergie avec les hôtes prestigieux du Festival de Cannes. La liste des invités en impose : Marc Chagall, Louis Aragon, Elsa Triolet, Maurice Thorez, Jean Cassou, Michel Leiris, André Stil, Nina Kandinsky, Henri Langlois, Alain Cuny, Michel Simon, Magali Noël, M et Mme Georges Simenon, Tristan Tzara, M et Mme Maurice Rheims, Maria Mauban, Georges-Henri Rivière, M et Mme Aimé Maeght, Maurice Garçon, Mme Weisweiller, M Dor de La Souchère, Lucien Clergue, M et Mme Pierre Seghers, Roger Garaudy, Simone Renant, Pierre Prévert, Raymond Moretti, Lo Duca, André Verdet ou Paul Laurent et Philippe Robrieux des Jeunesses et des Étudiants Communistes. L’inauguration est suivie d’une soirée au Palais du Festival de Cannes comprenant la projection du film d’avant-garde de F. Léger Ballet mécanique (1924), la lecture par Julien Bertheau du poème d’Aragon saluant Léger, du Ballet des Étoiles de l’Opéra de Paris dont une prestation de Claude Bessy et d’un Souper aux Ambassadeurs.

Plusieurs des œuvres de Nadia sont de l’exposition : Les peintres russes de l’École de Paris au Musée d’Art et d’Histoire de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). L’été, elle retourne pour la première fois à Zembino avec Georges Bauquier et Pierre et Paul Thorez mais sa mère est décédée depuis neuf ans. Elle se rendra désormais régulièrement en URSS et acquiert un appartement moscovite, rue Spiridonierski. Elle séjournera aussi parfois chez Rema, fille du très regretté Sacha. Mis à la disposition du Parti Communiste par Nadia Léger, le Gros Tilleul sert de maison de campagne pour les leaders du PC. Nikita Khrouchtchev y séjourne en 1960 et le cosmonaute, Youri Gagarine, vient s’y reposer peu après.

1961 : Nadia débute d’ailleurs une série d’œuvres à la gloire des cosmonautes soviétiques.

1963 : Les Bauquier, forts du soutien de Maurice Thorez, obtiennent enfin une rétrospective Fernand Léger à Moscou hors les travaux jugés « formalistes » refusés par la censure soviétique. Les Bauquier en profitent pour montrer une large sélection de leurs œuvres au titre d’élèves exemplaires de F. Léger. Le vernissage plusieurs fois repoussé, ce qui empêche Daniel-Henry Kahnweiler d’en être, a finalement lieu le 18 janvier. Néanmoins, à cette date, le catalogue n’est pas paru, car l’éloge de Léger par Thorez pose problème. D’ailleurs, seul G. Bauquier prend officiellement la parole au vernissage et Nadia n’obtient pas que l’exposition voyage en Russie ni à Minsk, en Biélorussie. Le 8 novembre1968 encore, Nadia regrettera dans une lettre au camarade Waldeck Rochet que ce texte soit toujours censuré dans « la presse russe ».

1964 : En juillet, Maurice Thorez se repose chez les Bauquier à Biot. Il part en vacances pour l’URSS mais décède en mer le 11 juillet.

1965 : Nadia prolonge sa série des Maternité (huiles et pastels) amorcée en 1954. Elle offre un dessin de Fernand Léger à la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes pour le 20e anniversaire de la libération des camps. La FNDIRP en fera don à la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (FMD) qui en a fait depuis son logotype. Le 21 mai, Nadia et Georges Bauquier annoncent lors d’un déjeuner à la Bonne Auberge et alors que le Festival de Cannes bat son plein, leur intention de donner le Musée de Biot à l’État français. Le préfet Pierre-Jean Moatti les félicite de ce projet et les comédiens Olivia de Havilland comme Rex Harrison applaudissent. À partir de 1965, soucieuse de l’éducation populaire des Soviétiques, Nadia expédie, à ses frais en URSS, plus de 2000 reproductions de tableaux de maîtres.

1966 : Nicolas Thénier Jr, troisième enfant de Wanda et de Nicolas Thénier, naît le 1er mai. Nadia, très heureuse du projet de donner le nom de Fernand Léger à la Maison des Jeunes et de la Culture de Corbeil-Essonnes fait don de deux dessins signés par son défunt époux. Ils deviendront les cartons des deux mosaïques ornant les façades du bâtiment érigé l’année suivante au 45 des allées Aristide Briand. Ces deux mosaïques ont été réalisées par des anciens élèves de F. Léger, sous la direction de Nadia Léger. Lors de l’inauguration de la MJC de Corbeil-Essonnes, une exposition consacrée aux mosaïques de Fernand Léger est organisée à la Commanderie Saint-Jean. À cette occasion, la municipalité achète deux vitraux signés du maître. L’un d’eux a été apposé à la MJC. Le second est visible à la Médiathèque Chantemerle.

1967 : Selon les clauses de la donation du Musée Fernand Léger à l’État Français, les donateurs dirigeront l’établissement jusqu’au dernier vivant. Nadia commence à refaire ses œuvres suprématistes en grands formats d’après ses carnets de dessins et ce jusqu’en 1971. Georges Bauquier devient conseiller municipal à Callian.

1968 : Les Bauquier aident grandement à la réalisation de la rétrospective Fernand Léger au Musée du Havre mais le 11 octobre, ils ne peuvent être au vernissage car partis à Moscou pour l’inauguration d’une œuvre monumentale de Léger (5mx5m) à la Maison du Cinéma. Dans les deux cas, Nadia reproche à L’Humanité de ne pas se faire l’écho de ces évènements. Il est vrai que la démission de Jeannette Thorez-Vermeersch du bureau politique suite au Printemps de Prague a porté une ombre sur la relation des deux femmes aux apparatchiks du parti. Le 8 novembre, Nadia adresse une lettre de reproche au « camarade » Waldeck Rochet défendant son amie et l’allégeance à Moscou.

1969 : Le 4 février, Nadia remet officiellement à André Malraux, ministre de la culture, les clés du Musée Fernand Léger c’est-à dire ses bâtiments spécialement conçus et décorés de céramiques, vitraux et mosaïques et plus de 300 œuvres d’exposition. Celui-ci a admis implicitement que Wanda soit reconnue ayant droit de Fernand Léger. Elle entame la réalisation d’une série colossale de mosaïques représentant les figures illustres de son Panthéon personnel : une centaine de portraits de politiques dont Lénine occupe le premier plan et d’artistes.

1970 : Le 12 septembre, les Bauquier inaugurent la Ferme-Musée Fernand Léger de Lisores. Citons les Mémoires : Et je voudrais aussi aménager un musée en Normandie, à Lisores, où vivait Léger, poursuit Nadia Léger. Il faut enrichir spirituellement les campagnes, c’est une chose que je sais. Et pour ça, l’art est indispensable… Elle a voulu ce petit musée pédagogique et l’a conçu comme une vitrine des arts appliqués pour lesquels s’est passionné F. Léger : tapisseries, céramiques, vitraux et mosaïques. Récompense de ses efforts, le premier livre sur F. Léger paraît en langue russe : L. Zadova : Fernan Leze (Moscou, Iskusstvo).

En vue de la réalisation de ses mosaïques monumentales, Nadia peint nombre de portraits sur un fond suprématiste : Lénine, le poète Maïakovski, le cosmonaute Gagarine, le collectionneur d’art Joseph Hirschhorn ou son frère Sacha dont le souvenir l’obsède. Elle les utilisera comme cartons pour ces mosaïques.

1971 : Ses mémoires reproduisent entre autres l’affiche faisant la promotion de l’exposition « Le Louvre dans un village sibérien » présentée en janvier à la Galerie de tableaux nationale de Chouchenskoïé dans le district de Krasnotouransk. Cette exposition rassemble des reproductions d’œuvres du Louvre en une exposition pédagogique financée par Nadia. À Paris, Nadia présente également la rétrospective : Nadia Léger – Évolution première (1920-1926) Centre d’Art International, 99, boulevard Raspail (Paris 6e) en mars. Elle présente en ce lieu qu’elle gère avec le PCF quelques œuvres rescapées des années 20 et des toiles d’esprit « suprématistes » exécutées récemment d’après ses anciens carnets de croquis. Marcelle Cahn, André Verdet, Paul Thorez et André Parinaud signent les textes du catalogue. Toujours en mars, certains de ces tableaux « suprématistes » sont de l’exposition Vocation 71 du mécénat industriel : 26 maîtres contemporains donnent à voir et à penser à la Fondation Mercedes-Benz (Paris). La même année, elle expose encore ses tableaux à la Galerie Pietra de Milan et ses paradoxaux « bijoux suprématistes » à la Fondation Pierre Cardin. Sans que l’on puisse établir si ces expositions sont donnant-donnant, le grand couturier montre également une superbe sélection de dessins pour la scène de Fernand Léger réunie par Nadia Léger.

Insatiable et infatigable, elle inaugure, en octobre, avec Jacques Duhamel, ministre de la Culture, la rétrospective Fernand Léger du Grand Palais. Elle confie à André Parinaud dans La Galerie des Arts, le 15 mai 1971. – À Paris, je m’inscrivis au cours de Fernand Léger, 86, rue Notre-Dame-des-Champs, et je compris bientôt quelle force animale conduisait son inspiration. Il ne refusait aucun des signes plastiques qu’enseignait Malevitch mais il les inscrivait dans le mouvement de la vie… Puis, elle baisse la garde face à Jacques Michel du journal Le Monde : – Léger, c’est un géant comme Picasso, Braque, Matisse. J’ai vécu près de lui… écrasée… Nous avons assez déformé le monde, avait-il dit peu avant sa mort. Il faut former à présent. Il a d’ailleurs laissé un projet de village polychrome. Je voudrais bien le réaliser…(Les souvenirs de Nadia, 20 octobre 1971).

1972 : Sous la férule de Nadia, Christophe Czwiklitzer édite l’énorme somme : Suprématisme de Nadia Khodossievitch-Léger. Du 7 au 22 janvier, elle expose 24 portraits monumentaux en mosaïques dont celui de Kahnweiler, présent le soir du vernissage, au Théâtre 71 de Malakoff (Hauts-de-Seine). Le Théâtre 71 vient tout juste d’être inauguré par Léo Figuères, maire de Malakoff et grand ami de Nadia. Suit le vernissage d’une exposition de peintures suprématistes à la Fondation Pagani à Legnano (ville de la métropole de Milan), le 7 février.

Le 6 juin, Ekaterina Fourtseva, Ministre de la Culture de l’URSS, inaugure l’exposition de 45 mosaïques, au Centre panrusse des expositions (VDNKh) de Moscou. Entretemps, un décret du 10 avril de Nicolaï Podgorny, chef de l’Etat sous Léonid Brejnev, a voulu que Nadia-Petrovich Léger soit décorée de l’Ordre du Drapeau Rouge, pour son aide au développement de la collaboration artistique entre l’URSS et la France. « Pour Nadia-Petrovich Léger, le thème de Lénine est le plus intime et le plus précieux » lit-on dans la Pravda, en mai.

Les accords de paix engageant la fin de la guerre du Viêt-Nam sont signés, le 22 novembre, à Gif-sur-Yvette dans la maison que Nadia Léger a mise à la disposition du PCF. C’est dans l’ancien atelier de Fernand Léger qu’Henry Kissinger et Lê Duc Tho se rencontrent pour engager les négociations de paix. Enfin, cerise sur le gâteau, à cette année faste, une rétrospective des œuvres de Nadia Léger est organisée par Michele et Rachele Calabrese au Centro Internazionale d’arte del poliedro à Rome.

1973 : En septembre, Nadia « Petrovich » expose 28 mosaïques dans le parc du Palais de la Culture Le Monde de Doubna, sur la Volga, à 135 km au Nord de Moscou. Après cette exposition, les autorités russes répartissent ces mosaïques entre différents lieux culturels. Selon la longue enquête d’Aymar du Chatenet et de Nathalie Samoïlov, dix-huit seraient encore dans le Parc de Doubna. La mosaïque S.M. Eisenstein (202×151) est à la Maison de Retraite des Artistes de Moscou. Cinq mosaïques sont au Musée d’art d’État de Zembino en Biélorussie : Lénine à la casquette, Picasso, Léger, Kahnweiler et Chagall. D’autres encore sont au Musée d’histoire d’État (ex-musée Lénine), au Palais des pionniers à Kirov et au Centre international pour enfants Artek. Nadia édite certains de ces portraits en sérigraphie : Lénine, Thorez, Maïakovski ou Kahnweiler.

1974 : Nadia inaugure sa dernière mosaïque monumentale : Lénine-Aeroflot dans l’agence de l’Aeroflot, avenue des Champs-Élysées à Paris. Une version similaire sera placée dans les bureaux de la compagnie à Washington. Aymar du Chatenet a établi que la mosaïque de Paris sera envoyée à Moscou en 2001 suite à la fermeture de l’agence puis donnée au Parti communiste de la Fédération de Russie (Moscou). Hélène Thénier, fille de WandaJr et Nicolas se marie avec le comédien russe Aliocha Samoïlov.

1975 : Nathalie Samoïlov, arrière-petite-fille de Nadia voit le jour le 1er mai.

1976 : À compter de 1976, Nadia dispose d’une superbe datcha à Peredelkino, banlieue résidentielle moscovite très prisée par le monde du cinéma. Les descendants de Nadia la conserveront jusqu’en 1992. Nadia offre à la Ville de Malakoff la mosaïque monumentale réalisée par Heïdi Melano d’après un dessin de Fernand Léger : Les oiseaux sur fond rouge.

1977 : Autre aboutissement d’années de travail, le documentaire Fernand Léger et son temps, de Ya Mirimova, produit par Centrnauchfilm, et le concours financier de Nadia est enfin achevé.

1978 : Les mémoires de Nadia Léger en langue russe également en chantier depuis… 1963 sont enfin éditées.

1980 : Dans le courant des années 1980, Nadia vend l’ancien atelier F. Léger de la rue Notre-Dame-des-Champs. Sa fille Wanda se séparera plus tard du Gros-Tilleul.

1981 : Pour saluer le centenaire de la naissance de Fernand Léger, Nadia monte l’énorme rétrospective de la  Staatliche Kunsthalle de Berlin et une seconde exposition au Musée national de Biot. Elle se rend au Festival Fernand Léger d’Argentan, ville natale du peintre dans l’Orne, pour la même raison.

1982 : Ce centenaire dignement fêté, officier de la Légion d’Honneur, officier des Arts et des Lettres et décorée de l’Ordre du Drapeau Rouge, Nadia Léger, décède le 7 novembre à l’Hôpital de Grasse (Alpes-Maritimes). L’Humanité avance que, selon son souhait, Nadia Léger sera inhumée en URSS mais le journal se rétracte rapidement. Les obsèques ont lieu le 12 novembre à Callian. Son autoportrait de 1948 en mosaïque illumine sa tombe. En définitive, Nadia rêvait d’être Maud Dale, une millionnaire esthète et totalement décomplexée vis-à-vis de l’argent. Elle repose désormais en paix ayant largement acquitté la dette dont elle s’estimait redevable envers son mentor, patron et mari.

1983 : Maxime Sagalovitch fait éditer en URSS, le livre le plus complet en langue russe sur l’œuvre de F. Léger : Posledam Fernan Leze [Sur les traces de Fernand Léger] (Moskva, Sovestski Khoudojnik), un essai également largement financé par Nadia.

1987 : Début des travaux d’agrandissement du Musée national Fernand Léger d’après un plan d’extension conçu, autrefois, par les Bauquier.

1992 : Rétrospective Nadia Léger au Musée de Biot dans le cadre du 25e Anniversaire de la donation du musée Fernand Léger à l’État français.

1996 : Décès de Nicolas Thénier, mari de Wanda Thénier.

1997 : Sarah Wilson rédige l’article : « Nadia Léger » dans le Dictionary of Women Artists (Chicago et Londres, Fitzroy Dearborn Publishers). Décès de Wanda Thénier et de Georges Bauquier.

1999 : Sylvie Buisson inclut plusieurs œuvres de Nadia Léger dans l’exposition : Les Russes à Montparnasse au Musée du Montparnasse.

2002 : Le peintre Pierre Faniest, ancien élève de l’Atelier Léger publie ses mémoires : Léger, Nadia… et moi (Châteauneuf-de-Grasse, Éditions de Bergier).

2004 : Sarah Wilson signe l’étude : « Artiste, muse et égérie russe ? L’histoire extraordinaire de Nadia Khodossievitch-Léger » dans le catalogue de l’exposition Fernand Léger du Musée des Beaux-Arts de Lyon.

2007 : Les descendants de Nadia Léger vendent la ferme de Fernand Léger de Lisores à Jean du Chatenet qui sauve et restaure progressivement le lieu laissé à l’abandon.

2010 : Rétrospective : Nadia Léger – George Bauquier – Hommage aux donateurs au Musée national Fernand Léger de Biot. Sarah Wilson et Nathalie Samoïlov dressent le portrait de Nadia Léger dans le hors-série du journal Le Patriote Côte d’Azur. Décès de Pierre Thénier, fils de Wanda Thénier.

2011 : Alain Vircondelet n’oublie pas Nadia et Fernand Léger dans son livre : Les couples mythiques de l’art (Paris, Éditions Beaux-Arts).

2012 : Sylvie Buisson montre des œuvres de Nadia Léger dans l’exposition : Femmes artistes – passions, muses et modèles du Château de Chamerolles (Chilleurs-aux-Bois – Loiret). Décès d’Hélène Thénier, fille de Wanda Thénier.

2013 : Nadia Léger figure dans : Le dictionnaire universel des créatrices dirigé par Antoinette Fouque (Paris, Des Femmes).

2015 : Benoît Noël dresse un portrait de Nadia Léger dans son essai : Fernand Léger – Un Normand planétaire (Sainte-Marguerite-des-Loges, Éditions BVR).

2017 : De la fin janvier à la fin de l’été, Jean du Chatenet prête deux tableaux de Nadia Léger pour la salle cubiste du Musée des Beaux-Arts de Caen. Fin février, vernissage de l’exposition : Nadia Léger au Château du Val-Fleury de Gif-sur-Yvette (Essonne) organisée par Pierre Kastelyn. Benoît Noël rend hommage à Nadia Léger dans le catalogue de l’exposition L’Humanité au féminin (Caen, Atelier d’Yvonne Guégan).

2018 : Rétrospectives Red Matter – Nadia Léger au Musée Sztuki de Lodz (Pologne) et Nadia Léger – La grande peintre par Pierre Kastelyn au Centre culturel des Dominicaines de Pont-l’Évêque (Calvados). Catherine Aventurier réalise le documentaire : Nadia et Fernand Léger, la face cachée d’un maître (France 5).

2019 : Édition de l’enquête magistrale : Nadia Léger – l’histoire extraordinaire d’une femme de l’ombre dirigée par Aymar du Chatenet avec la collaboration de Sylvie Buisson, Nathalie Samoïlov, Jean du Chatenet et Benoît Noël (Paris, Éditions Imav, 2019). Exposition Nadia Léger à la Galerie Artcurial (Paris) pour accompagner le lancement de ce livre de référence.

Benoît NOËL