Benoît NOËL et ses amis

Exposition au Musée Félicien Rops (Namur – 2005)
février 1, 2016 damir

EN R’VENANT DE L’EXPO !

L’Absinthe de la Fée verte à Notre-Dame de l’oubli – Musée Provincial Félicien Rops – Namur – Été 2005.

© Benoît NOËL (Auteur de La Rebuveuse d’absinthe, Éditions BVR, Sainte-Marguerite des Loges, 2005).

C’est toujours un plaisir de passer un week-end à Namur pour les pupilles et les papilles ! De Lille, on laisse à droite l’Iguanodon de Bernissart, et à gauche le Château de Beloeil. L’approche de Mons rappelle comment Vincent Van Gogh sut discerner, en pionnier, l’importance de l’œuvre de Félicien Rops, au point de copier, outre les œuvres de Jean-François Millet qui fut l’ami du graveur belge, En attendant la confession (1857). Délaissons, rue Saint Loup la maroquinerie Delvaux en froid avec son centre de production français et la libraire Thirionet qui spécule sans scrupule sur la moindre rognure du grand Fély. Entrons dans l’église, en hommage à Charles Baudelaire qui victime d’une attaque s’effondra aux pieds de Rops. L’affiche de L’Absinthe – De la Fée Verte à Notre-Dame de L’Oubli confirme ce que le carton d’invitation du Musée provincial Félicien Rops suggérait. Cette superbe exposition déploie sur ses murs nombre des chefs-d’œuvre de la peinture réunis dans le livre Absinthe, muse des peintres (Marie Claude Delahaye et Benoît Noël, Éditions de l’Amateur, Paris, 1999) et rayon affiches certaines de celles présentées, par leurs soins, au Musée Fournaise en 1993 (Exposition L’Absinthe – Mythe et Réalité). Glissons sur le titre de celle-ci qui sonne un peu creux. L’Absinthe – De Madame Espérance à Notre-Dame de L’Oubli serait plus pertinent. La Fée Verte est un concept fort lorsqu’on explique comment elle cohabita avec la Fée Grise (morphine) ou Blanche (cocaïne) ; et l’espérance s’oppose plus logiquement à l’oubli. N’empêche la réunion de ces œuvres est réjouissante. –Vous avez dit réjouissante, comme vous y allez… ? ! Il n’en est pas de gaies et votre fée me grise modérément. –Je vous accorde qu’il manque des scènes figurant une consommation hédoniste de ce Nectar des Dieux, tenez le Père Fournaise de Pierre-Auguste Renoir, par exemple, mais c’est déjà moins vrai des affiches, observez la bonhomie de Sarah Bernhardt ou de Polaire lorsqu’elles vous invitent à tremper vos lèvres dans le breuvage amer… -La bonhomie dites-vous, peuh, c’est une boisson d’hommes vantée par des femmes-objets, ah votre Fée Verte a bon dos, mais moi, elle ne m’inspire pas !
Certes, on regrettera des légendes erronées. Ainsi le Musée de Pontarlier (à recommander, toutes affaires cessantes, pour son incomparable collection d’affiches sur l’absinthe) n’a pas prêté La Crevette de la Mère Bréda mais La Môme Crevette de la rue Bréda. Nuance. La Môme Crevette est l’archétype des Lorettes de la Butte Montmartre. C’est-à-dire de la jeune fille entretenue sombrant, à l’âge mûr, dans la simple prostitution de la rue Bréda. Elle doit néanmoins son nom à l’originale : une petite paysanne normande, venue tenter sa chance à Paris vers 1865. Cette superbe rousse commença domestique chez un quincaillier du Marais et tomba fatalement enceinte des œuvres du fiston, lui-même prototype du petit « crevé ». Soit un fils à Papa fier-à-bras et porté sur l’absinthe. Après avoir brillé aux Bouffes-Parisiens dans quelques apparitions éclair, la Môme « Pastella Crevette » (littéralement « Beignet aux crevettes ») joua d’interminables prolongations, rue Bréda. De même, Ricardo Opisso-Sala croque Romain Coolus et Henri de Toulouse-Lautrec sirotant leur absinthe à la terrasse de la Brasserie Wepler (place Clichy) et non Welper (comme indiqué sur le cartel et dans le petit catalogue de l’exposition au texte bien approximatif). En revanche, le dessin représentant Lautrec, Yvette Guilbert et Oscar Wilde au Moulin de la Galette (Musée de Pontoise) est bien donné au même Opisso comme je l’ai fait dans Absinthe, Muse des peintres (page 127) et non à Lautrec (Marie-Claude Delahaye dans L’Absinthe – Art et Histoire, Éditions Trame Way, Paris, 1990, page 96). Las, il nous faut encore corriger le catalogue de Namur. Si le poème de Maurice Rollinat, La Buveuse d’Absinthe a bien été édité en 1883, Yvette Guilbert ne l’a pas inscrit à son répertoire, cette année-là, puisqu’elle n’a débuté, à L’Eldorado, qu’en 1889…

On ne chicanera pas l’absence d’œuvres d’Edgar Degas, Lautrec ou Vincent Van Gogh. Mais on est en droit de s’interroger sur le bien-fondé de l’attribution d’une jolie aquarelle à Richard William Sickert (Musée de l’Absinthe d’Auvers-sur-Oise), artiste connu pour ses architectures tracées au cordeau, le travail de la pâte et une palette plus sombre. Il est par ailleurs patent que l’exemplaire de l’affiche vantant L’Absinthe Robette du Musée d’Ixelles ne fait pas partie des meilleurs conservés. En revanche, ce musée propose avec La Buveuse d’Absinthe, fusain inédit de Rick Wouters, une œuvre d’une radicale étrangeté.

Toutefois, une exposition muséographique n’est pas une exposition de galerie d’art et rapidement l’absence totale de panneaux explicatifs déroute le spectateur. Non pas que je tienne à l’empêcher de rêver, mais l’impossibilité où il se trouve de repérer la Fée Verte promise par l’intitulé de l’exposition l’agace avant de l’énerver. Assurément, une Fée Verte donne son nom à la toile d’Albert Maignan (Musée d’Amiens) mais version Carabosse et non point muse alerte, sensuelle et désinhibante ! Or combien compte-t-on, ici, de létales Notre-Dame de l’Oubli pour une Fée Verte avenante ?

Soudain notre visiteur doute d’être à Namur et plus encore au Musée Rops. Les vapeurs de l’absinthe ? Que nenni ! L’exposition fait discourtoisement l’impasse sur les rapports de l’enfant terrible de Namur avec la Mère des Apaches ! A-t-on trouvé le sujet trop complexe, vaste ou sulfureux ? Le thème de la Buveuse d’Absinthe, pivot de l’œuvre générale est occulté comme la part qu’il occupe dans sa carrière, sa reconnaissance par l’intelligentsia avisée ou dans son abondante correspondance. On se pince et on ne rêve plus du tout. Dès lors, la balance est par trop inégale et les compte rendus de l’exposition dans la presse locale diabolisent, à l’envi, l’absinthe comme d’autres plumitifs ostracisèrent Rops vivant. De ce dernier, on présente manifestement, à contrecœur, la magnifique Buveuse d’absinthe du Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Royale de Bruxelles, une modeste héliogravure homonyme de Fred Chevalier & Eugène Delatre et une plaque de cuivre de Léon Évely & Jules Maës. Malheureusement, il appartient au visiteur de deviner la provenance d’un poème sans titre d’Henri Liesse ou même d’un extrait de poème de Théodore Hannon et l’exposition ne précise pas davantage la qualité de ces derniers ou leurs liens avec ce grand oublié de M. Rops…

Par bonheur, outre des encres de Jules Pascin (Café Bullier) et de Sem (Le Grand Monde – de Deauville – à l’envers) récemment acquises par le Musée de l’Absinthe, l’heureuse surprise de l’exposition tient à l’exceptionnel prêt du collectionneur privé Yannick Prodhomme parfois aidé de Patrick Roussel. J’ai envoyé, autrefois, à Y. Prodhomme une coupure de presse décrivant une toile présentée par Louis-Auguste Girardot au Salon du Champ de Mars de 1896 comme une « Princesse verte qui serait mieux dénommée la Muse de l’Absinthe ». L’Absinthe, signée du même Girardot, dès 1883, hisse déjà ce sujet à un niveau archétypal. La bouteille d’absinthe y voisine encore en bonne intelligence, avec une bouffarde, symbole antique de l’artiste inspiré et que l’esprit du flacon rêve de renvoyer aux calanques grecques ! J’ai également expédié à Yannick la plaquette consacrée, pour partie, au grand comédien Constant Coquelin, inoubliable créateur de Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand (Les Coquelin, trois générations de comédiens par Francine Delacroix, Liliane Kalenitchenko et Benoît Noël, Société Historique de Rueil-Malmaison, Rueil-Malmaison, 1997). L’on se souvient peut-être que les effigies de Constant Coquelin et de Sarah Bernhardt furent employées par la distillerie Terminus (Paris – Lyon – Pontarlier) pour un placard publicitaire, mais il faut aller, à Namur, pour goûter le délicieux dessin d’Abel Faivre : L’Aumône au café. Le 14 juillet, un nanti dédaigne la sébile d’un gueux : -Pensez-vous que je vais vous donner de l’argent le jour où M. Coquelin joue pour rien ! Il faut enfin se rendre entre Sambre et Meuse pour admirer les deux vitres de cafés sauvées de la destruction par Yannick Prodhomme et son complice Patrick Roussel. L’une notamment provient d’un « Café de l’Absinthe » qui proposait également des Vins de Saumur. Un gracile plant d’Artemisia Absinthium croît dans le verre gravé et, à elle seule, cette véritable œuvre d’art réconcilie l’absinthe et le vin au cœur d’un pays wallon voué à la bière !

FRops_Gandin

Félicien Rops Gandin