Le lundi 8 juin 2026 à 14h00
L’Étude Rouillac (Philippe et Aymeric Rouillac)
mènera la vente Garden Party
Marie Vassilieff – Collection Claude Bernès
Au Château de Villandry (Indre-et-Loire)
Mais qui est donc Marie Vassilieff (1884-1957) ?
Marie Vassilieff ou l’esprit de la matière
Un autoportrait réconciliant part féminine et masculine
L’originalité foncière d’une œuvre se mesure à la durée durant laquelle on lui demeure aveugle et sourd. La salle à manger de Claude Bernès (1941-2025) était ornée de l’Autoportrait avec sa poupée de Marie Vassilieff. L’artiste s’est représentée en orante, les mains dépliées, de part et d’autre de sa « poupée-portrait », avec laquelle elle partage essentiellement des yeux azur quoique plus foncés chez la poupée-autoportrait. Il s’agit donc d’une mise en abyme ou si l’on préfère d’un portrait au carré sur un fond d’éther argenté rappelant les délicats fonds à la coquille d’œuf de son ami Tsugouharu Foujita. Cet agencement au premier abord si naturel, n’est à la réflexion assez étrange puisque si le regard de Marie Vassilieff semble se porter sur un spectacle la comblant, celui de sa poupée trahit une inquiétude…
Autrement dit, la créatrice semble d’une quiétude infinie lorsque la créature apparaît méfiante, sur la défensive ou même courroucée. Bien malin qui départagera si cette poupée-autoportrait, aux allures de fétiche, représente la meilleure ou la pire part de sa génitrice. La meilleure part, soit son indéfectible foi en sa geste artistique lui permettant de la poursuivre coûte que coûte en dépit des épreuves et des critiques. Ce que son ami Jean Cocteau désigne dans le Potomak (1914) par la sentence : « Ce que le public te reproche, cultive-le, c’est toi ». La pire part, ou les démons exacerbés des artistes voyants, « athlètes du cœur » selon la formule d’Antonin Artaud, et sans cesse menacés de perdre la raison. Docteur Jekyll et Mister hyde si l’on veut mais le spectateur lambda n’encourt pas seulement la cécité face à une œuvre à ce point affranchie des tables de la loi.
Entend-il la poupée-autoportrait conseiller : « Prends garde à la douceur des choses » puis susurrer : « As-tu remarqué que les lignes des paumes des mains de la subtile peintresse forment un « M » et un « V » en gloire ? Qui a vu Anthony Hopkins, en ventriloque attaqué par sa marionnette rebelle dans le film Magic de Richard Attenborough (1978) saisira la portée de l’équation subrepticement exposée dans cette troublante maternité et renversante icône. Qui plus est, si Marie Vassilieff est empreinte d’une douceur angélique, son alter-ego présente une chevelure et un visage aux traits virils. Dès lors, Marie Vassilieff pulvérise ici, la stérile opposition binaire entre le féminin et le masculin au profit d’un espace harmonieux où les parts féminine et masculine sont apaisées.
Un autoportrait implique généralement l’emploi d’un miroir, sauf à travailler d’après une photographie, comme ici. Nul ne saurait présumer davantage si Marie Vassilieff et son double taquin assistent à une révélation ou admirent leurs reflets et partant, si leurs mains traduisent adoration d’autrui ou vain narcissisme. Aussi, sommes-nous en présence d’une vanité ou d’un memento-vita ! Pour autant, cette composition plus complexe qu’elle n’en a l’air et aux interprétations infinies concilie des stylisations plastiques extrêmes ou raffinées à des effets tenus pour réalistes. Par exemple, le nez et les mains de la marionnette sont d’un rendu elliptique lorsque les boucles des cheveux de la pictoresse soulignées au pinceau ou la tignasse de la poupée travaillée dans la pâte sont presque naturalistes. Un détail a son importance : la signature et la date apocryphes ; pis, la date à l’évidence erronée : « 1915 ».
En l’an 2000, Cécile Debray et Françoise Lucbert consacrent à Châteauroux et Montpellier une belle exposition à la Section d’Or, un groupe d’artistes « cubisant » avec lesquels Marie Vassilieff a exposé. Il est évident que l’Autoportrait avec sa poupée relève d’une facture plastique à base de sinusoïdales pratiquée par l’artiste à la fin des années vingt et n’ayant absolument rien de commun avec ses tableaux cubistes de 1915, fondés sur des agencements prismatiques. Même saint Thomas le verrait mais il faut croire qu’il « n’est pire aveugle que celui qui ne veut voir » Aussi sans sourciller, nos autrices reproduisent à côté de l’Autoportrait avec sa poupée, la photographie de 1929 ayant servi de matrice au tableau qui est également de 1929. Or, elles datent l’œuvre, exempte de toute manière cubiste, de 1915 ! Signalons enfin par égard dû aux dames invisibilisées par l’histoire patriarcale (misogyne, machiste, masculiniste et suprémaciste) que cette photographie est due à une talentueuse photographe belge : Cami Stone (1892-1975).
Le critique d’art Marcel Sauvage qui reçut Marie Vassilieff, Chériane et Geneviève Gallibert pour un entretien sur la « Peinture au féminin » sur Radio Cœmedia en 1930 dresse à raison ce petit portrait de Marie Vassilieff dans Ça manque d’encre dans les encriers (Éditions Claire Paulhan). « Pour subsister, elle faisait des poupées en chiffon représentant Trotski, Picasso, Matisse, Cendrars, Cocteau, étonnantes. Elles furent très à la mode, à un moment donné, et Marie Vassilieff très soutenue par Paul Poiret mais le déclin de celui-ci entraîna le déclin de celle-là. Une année, elle fut refusée au Salon d’Automne ! Les peintres et les poètes protestèrent. Ses portraits de Blaise Cendrars et de Paul Poiret mériteraient d’être accueillis par les musées nationaux ainsi que son affiche pour les Ballets suédois de Jean Börlin ». De fait, un membre du comité de sélection du Salon d’Automne 1922 refusa d’admettre ses poupées dans la section « sculpture » avant que le président dudit salon Francis Jourdain n’intervienne en faveur de Marie Vassilieff. Relevons que l’artiste montra aussi, en ce salon, sa Table-Portrait Paul Poiret dans la section « peinture ». Plus fondamentalement, à l’heure où les musées français n’accueillent que cinq œuvres de Marie Vassilieff, c’est-à-dire moins que ceux de Suède, ses responsables ne seraient-ils pas bien inspirés en acquérant son foudroyant Autoportrait avec sa poupée ?
La « science voluptueuse » de Marie Vassilieff
Cécile Debray et Stéphane Guégan présentent au Musée d’Orsay en 2019, l’exposition d’utilité publique : Le modèle noir de Géricault à Matisse qui a notamment le mérite de retracer la vie d’Aïcha Goblot, un des trois modèles par excellence du Montparnasse des Années folles avec Carmen Visconti et Alice Prin, dite « Kiki ». Cependant, Marie Vassilieff qui a fait poser, en pionnière, des modèles africains dans son Académie y est mal récompensée. Alors qu’elle a créé dès 1926, une fine effigie de Joséphine Baker, ornée de pied en cap de bijoux ciselés et d’un collant aux cercles rouges aussi concentriques qu’électriques, on lui attribue une poupée sans grâce, au regard racoleur et lestée de plumes roses frou-froutantes, à l’évidence de la main de Stefania Lazarska ! Par bonheur, face à notre insistance, Juliette Singer a renoncé à cette fatale attribution pour sa superbe exposition, Le Paris de la modernité (1905-1925), au Petit Palais en 2023. Mieux encore, très touchée par le fait que Paris ait délivré Joséphine Baker de la ségrégation sévissant aux États-Unis, Marie Vassilieff a introduit une marionnette Joséphine Baker dans sa piécette, Le mariage d’un nu, présentée au Théâtre de l’Arc-en-ciel de Géza Blattner en 1929.
Trois fois hélas, en 2019 toujours, rendant compte d’une exposition visant à réhabiliter l’œuvre de Marie Vassilieff à la Maison des Artistes de Nogent-sur-Marne où elle a fini sa vie, Judicaël Lavrador se montre dans Libération d’une totale désinvolture quant à l’analyse de l’œuvre de Marie Vassilieff qu’il qualifie d’emblée d’artiste excentrique de « Montmartre » ! C’est mal parti. Comment soutenir, plus loin, que Marie Vassilieff ne se fait pas de place, avant-guerre, dans les « salons, monopolisés par les hommes » alors qu’elle expose au Salon d’Automne en 1909, 1910, 1912 et 1913 et aux Indépendants en 1910, 1911, 1913 et 1914 ? C’est vraiment lui infliger une double peine par mépris de l’œuvre sur laquelle il n’a pas jugé bon de se pencher. Écoutons plutôt Guillaume Apollinaire vanter le talent de Marie Vassilieff dès 1910 dans les colonnes de L’Intransigeant : « Mlle Vassilieff compose avec une science voluptueuse des portraits de jeunes femmes aux yeux subtils, aux gestes félins où l’acidité du coloris moderne met un charme qui rachète parfois la brutalité des formes ». Il est bon de noter que le père d’Alcools aimait à dire que la présence des femmes dans les salons de peinture y apportait de « l’allégresse ».
L’article de Libération reproduit la photographie de la très élancée Denise Poiret portant la robe révolutionnaire conçue par Marie Vassilieff pour le lancement du parfum Arlequinade au Bal Banal de 1924. Il saute aux yeux que ce n’est pas Marie Vassilieff, qui se décrit elle-même « toute petite » et ronde, qui pose ici mais cela n’atteint pas Judicaël Lavrador qui détaille le contraire. Puis, il fait un sort à la posture de Marie Vassilieff se déclarant « Bonne à tout faire ! » au printemps 1932. Cette déclaration stratégique très bien relayée dans la presse par des brèves de Pierre Lazareff, une série d’articles de Michelle Déroyer et jusqu’aux Actualités cinématographiques par Ève Francis, fait certes suite à une déplorable situation financière de Marie Vassilieff consécutive au krach de 1929 mais qui impacte tout autant nombre de ses confrères. Du coup, non pas avec la si romantique énergie du désespoir mais avec la rage de vivre qui la caractérise, Marie Vassilieff relance dans son appartement de la rue Froidevaux, l’esprit de la cantine qu’elle a tenue, durant la guerre, dans son Académie de l’Impasse du Maine…
Elle sert son fameux bortsch, le « plat préféré de Raspoutine », au gotha des Montparnos auxquels elle tire les cartes. Sa carte de visite qu’elle distribue dans les cafés dont elle est une figure de proue proclame fièrement : « Marie Vassilieff fait la bonne aventure. Marie Vassilieff fait des vierges miraculeuses. Marie Vassilieff récite sa poésie, sa prière. Marie Vassilieff fait des conférences devant les têtes lumineuses et la bonne à tout faire ». Bonne à tout faire ! Ne restons pas sourds au double sens ! En transformant son appartement en galerie qui régale aux cris de : « Exposition Marie Vassilieff à Montparno ! Saintes Vierges, Petits Jésus, Rois Nègres et Pierrots !! », elle prouve à un public conquis d’avance, être sans égale pour faire chanter la matière et en révéler l’esprit.
Plus récemment, dans son remarquable essai Oser le Nu – Le nu représenté par les artistes femmes du XVIe au XXe siècle (2025), Camille Morineau, parfois égarée par sa stricte obédience à une interprétation « au prisme des genres » décrète que Marie Vassilieff fit partie des protégés de la géniale Berthe Weill. Il n’en est rien et c’est à un caractère foncièrement indépendant qu’il faut attribuer le fait que Marie Vassilieff n’ait signé avec aucun des grands marchands masculins de son époque et pas plus avec Berthe Weill, Marie Cuttoli ou Jeanne Bucher. Force est d’admettre, contrairement à ce que la doxa présente veut asséner sans nuances, que si Hélène Perdriat, Suzanne Valadon ou Michèle Deroyer furent de précieux secours pour soutenir l’épopée artistique de Marie Vassilieff ; Guillaume Apollinaire, Fernand Léger, Blaise Cendrars, Paul Poiret, Pierre-Raoul Germain, Guy-Félix Fontenaille, Pierre-Luis Proot ou Edmond Didier lui permirent tout autant de ne pas renoncer à sa vocation. Relevons plutôt que dès 2023, Lauren Jimerson qui était – pilotée par la spécialiste d’Ossip Zadkine Paula J. Birnbaum – du vernissage de l’exposition Marie Vassilieff à Rueil-Malmaison, a signé un réjouissant essai sur trois peintres féminines ayant osé peindre l’extase féminine dont… Marie Vassilieff : Painting Her Pleasure : Three Modern Artists (Emilie Charmy, Suzanne Valadon et Marie Vassilieff) and the Nude in Early 20th Century Paris (Manchester University Press).
Le grand écart entre mysticisme et nihilisme
Au reste, il n’y a pas que le cubisme, il y a l’incube. Relisons Alfred Jarry et ses Minutes de sable mémorial (1895) : « La nuit est tombée comme une pluie grise. L’Incube a rampé comme une limace. Vitre, épands des pleurs, pleurs amers d’absinthe. Et, Fenêtre, lève ta grande Croix sainte, cependant que grimpe et grince et grimace une grosse griffe ». On sous-estime l’influence d’Alfred Jarry sur les Années folles de Montparnasse et plus encore sur son esprit, élixir alchimique dont la recette semble perdue. Alfred Jarry fut notamment célébré à Montparnasse en 1929 et en 1934 dans deux bals travestis à l’organisation desquels Marie Vassilieff prit une part active. Dès 1923, elle expose les poupées Père et Mère Ubu dans la Galerie Martine, gérée par Paul Poiret. Le Père Ubu est coiffé d’une sorte de chéchia à franges, son nez faramineux est un rostre et il est chaussé de sabots, bref, il est pataphysique en diable. En 1925, elle conçoit une ample psyché triangulaire surmontée d’un masque d’Ubu-Roi.
Dans son article, Les Montparnus au Bal Ubo, paru dans Fantasio, en 1934, Marius Richard rend plaisamment compte de la soirée : « Marie Vassilieff ne vieillit pas. Brave Marie Vassilieff, qui donna la tétée à la plupart des Montparnos, et en vit, depuis, mourir quelques-uns, à commencer par Modigliani. Elle tient le coup, Marie… Vue de dos, dans son tutu jaune serin, elle avait l’air d’une petite fille, ou d’un lutin lorsqu’elle tournait autour de Marianne Oswald : le lutin et la sorcière. Elle pourrait être la mère de Kiki. Le bal Ubu a eu lieu, grâce à l’éditeur François Bernouard, et j’en sais qui se demandèrent longtemps, avant de retrouver leur lit, s’ils avaient assisté au bal Ubu, ou bien au bal Uba, à moins que cela ne fût au bal Abu ». Précisons que Marie Vassilieff a toujours promu en son académie des bals travestis qu’elle menait, bille en tête, en Pierrot jaune citron à monocle affublé d’un monumental couvre-chef, telle la colombe dudit bal Ubu. C’est une chose d’acter que nombre d’hommes aiment à se travestir, c’en est une autre de signaler que nombre de femmes aiment également le faire, et pas seulement parce qu’elles y sont contraintes pour abuser la critique viriliste…
Par ailleurs, si l’on insiste pertinemment sur le mysticisme de Marie Vassilieff, l’on néglige son tropisme pour l’anarchisme et le nihilisme, deux autres ferments de l’esprit fertile du Montparnasse cosmopolite. En 1904, Marie Vassilieff fréquente l’école libre munichoise du peintre hongrois Simon Hollosy. Elle y croise des groupuscules anarchistes et y rencontre Jules Pascin, alors dessinateur au très engagé hebdomadaire Simplicissimus. En 1919, elle fait quelques mois de prison pour affinités avec Léon Trotski qu’elle a parfois accueilli dans sa cantine et pour avoir assisté à une conférence de Lénine, prononcée à Paris. Pierre Labracherie conte cette anecdote dans l’article Notre-Dame de Montparnasse paru dans La Revue des Deux Mondes en 1973 : « Marie Vassilieff, restée nihiliste, antimilitariste et ennemie des puissants dit au général Maginot avant d’exécuter, en 1929, sa poupée-portrait en sergent puis en ministre : « Tu es ministre de la Guerre, alors, tu es un assassin. Tu travailles pour la mort ! Moi, je suis peintre et je travaille pour la vie ! » Le méconnu Pierre Minet, comparse du cercle surréaliste le Grand Jeu consigne dans la Défaite (1947) : « À Montparnasse, se tenait en permanence le congrès ou plus justement la foire du nihilisme international, un nihilisme platonique qui n’en avait pas moins pour cela de virulence ».
Mystique, Marie Vassilieff renouvelle l’iconographie chrétienne classique tout en en préservant la quintessence messianique. Ses aquarelles pour le spectacle Divertissement sacré (Avant-Pendant-Après) donné au Théâtre du Bourdon d’Onesse-Laharie (Landes) (1928) sur des compositions de Claude Dubosq en attestent amplement. Il en va de même de ses gouaches ou tableaux pieusement réunis par Claude Bernès : Le baiser de Judas (1939), Marie sur la tombe du Christ resuscité (1950), Paul Poiret en Saint-François d’Assise (1950), Saint-Sébastien (1950), Judas et les 40 deniers (1950) et même d’un savoureux Christ noir (1951).
Exciper les lignes de force des arts premiers en sauvegardant leur étrangeté intrinsèque
Marie Vassilieff arraisonne, comme personne, le maëlstrom des formes qu’elle contraint, tout en douceur, en de mirifiques kaléidoscopes. D’une imagination sans bornes, elle est d’un empire impérieux sur les matériaux les plus divers. Des arts premiers, elle excipe les lignes de force comme l’étrangeté intrinsèque. Ses poupées ont été célébrées par une presse internationale, parfois ironique sur ses « danses du scalp », mais elles ont été aussi vilement copiées. Retenons surtout que, moderne Salomé, elle n’hésite pas à présenter un Landru halluciné exhibant fièrement la tête d’une de ses victimes ou à placer alternativement sur le même corps gracile d’une autre « poupée » son masque-autoportrait ou celui du peintre hongrois Istvan Farkas. Pour autant, et à la différence de ses amis Jeanne Léger, Jean Cocteau ou Nina Hamnet, Marie Vassilieff est effarouchée par la bisexualité. Sans doute parce qu’elle fut violée, vierge, après avoir été enivrée par un cercle d’homosexuelles, peu après son arrivée à Paris. Un crime qu’elle relate au début de ses mémoires.
Une de ses poupées les plus inattendues est une morphinomane, ce qui tend à prouver que son spectre d’investigation est illimité et son sceptre, royal. Claude Bernès a sauvé du néant trois « poupées » : une marionnette dite, Des Ballets suédois (1924), une autre du Guignol Pauv’Clair (1928) et la Poupée-Portrait du photographe Boris Lipnitzki (1953). La marionnette des Ballets Suédois semble avoir servi à un spectacle solo de son danseur étoile, Jean Börlin pour qui Marie Vassilieff réalisa plusieurs projets d’affiche. Celle du guignol est un portrait de saint François d’Assise, lequel était vénéré par Marie Vassilieff. Elle fait partie d’un guignol de 17 marionnettes animées par 7 personnes.
Au-delà des poupées-portraits et poupées-marionnettes, Marie Vassilieff a conçu pour l’Exposition internationale des arts et des techniques appliqués à la vie moderne (Paris 1937) une Boutique Fantasque dont se sont échappés jusqu’à l’appartement refuge de Claude Bernès, d’étincelantes chimères animales métalliques. Le Salon de la Publicité de la même exposition comprenait le panneau décoratif L’Été L’État suite à une commande de son ami Guy-Félix Fontenaille pour les Chemins de Fer de L’État – Réseau de la Mer et du Tourisme. Ce panneau de 14 mètres par 4 mètres 50 peint par René Péro d’après une maquette de Marie Vassilieff décora la Gare Montparnasse. S’il est apparemment perdu de nos jours, la vente à l’Orangerie du château de Villandry en propose la maquette et la reproduction photographique du panneau, signée Marc Vaux. Gageons que le Musée d’art et d’histoire Paul Éluard de Saint–Denis et le Musée des Années 30 de Boulogne-Billancourt se disputeront ce témoignage capital du Front Populaire ayant institué les congés payés.
Albert Dreyfus note avec acuité dans son article sobrement intitulé « Marie Vassilieff », paru dans la revue Deutsche Kunst und Dekoration en 1926 : « Il est amusant d’observer Marie Vassilieff dans son travail. Entre ses mains, un bouton rouge devient œil d’autruche, une frange effilochée se transforme en plumage, un petit morceau de papier sera le jabot d’un smoking, un bout de cuir cousu, paupière. C’est davantage qu’un passe-temps pour rire. Qui donne un autre sens à des matériaux bruts pour les contraindre à autant d’esprit que d’ironie. Qui avec du papier compressé, par quelques traits, quelques plis ou renflements est capable de révéler l’essence de l’être humain, celle-là est une authentique artiste ».
Ses dessins au fusain de modèles vivants, des années 1910, sont assurément de facture cubiste mais ils préfigurent les tensions Art déco et les détentes Bauhaus. En avance sur leur temps au plan graphique, ils le sont au plan social en restituant la noblesse de port de tête et le rayonnement physique d’Africains et Africaines libres de proposer les poses de leur choix. Multiple, fluide et ondoyante, Marie Vassilieff exécute vers 1942, une série de dessins érotiques, dignes héritiers des grotesques des cathédrales, et folle sarabande où les femmes agissent à l’égal des hommes, dominatrices ou transportées. Voyez aussi le très moderne Juliette Germain et sa chienne Sarah au bord du Bassin d’Arcachon (1938).
Le dessin qui devrait, en toute logique, entrer dans les collections du Musée Picasso de Paris ou du Musée Matisse de Nice est le Banquet Braque, hapax graphique sans équivalent de l’esprit des avant-gardes. Pour mémoire, le dimanche 7 janvier 1917, Marie Vassilieff accueille dans sa cantine un banquet en l’honneur de Georges Braque, poilu trépané. Toute l’avant-garde plastique et littéraire est réunie : Picasso et son amie Pâquerette, Matisse, Léger et Jeanne Lohy, Modigliani, Derain, Juan Gris, Walther Halvorsen, Manuel Ortiz de Zarate, Alfredo Pina et bien évidemment, Georges et Marcelle Braque puis Max Jacob, Blaise Cendrars, Jean Cocteau et Beatrice Hastings. Marie Vassilieff danse dans son costume biélorusse au son du piano de Henrick-Melcher Melchers. Braque, la danse du ventre. Picasso et Cendrars jonglent avec les os de la dinde. Modigliani manque de tuer Alfredo Pina, le nouveau galant de son amie Beatrice Hastings. Max Jacob imite la mère de Braque qu’il n’a jamais vue. Avec son savoir-faire hors-pair, Marie Vassilieff synthétise cette rafale de climax en une petite gouache qui, de musée en musée, a fait le tour du monde. Alain Rustenholtz en a fait la couverture de son livre consacré au Paris des Avant-Gardes (Parigramme – 2004). C’est donc un document historique réalisé à chaud, et non a posteriori, par une artiste de premier plan de ces foisonnantes recherches plastiques, doublée d’une actrice charismatique.
Peintre, Marie Vassilieff aborde tous les genres : nature morte, paysages, portraits, autoportraits ou sujets religieux ; à l’exception des bouquets de fleurs qu’elle abhorre. Outre deux portraits majeurs de Pierre Vassilieff, fils de l’artiste, Claude Bernès a eu la bonne fortune de réunir deux portraits du petit Georges Collard et un troisième des enfants Charlotte et Paul Wacker. Ces trois œuvres de 1929 présentent le tour de force d’être des portraits psychiques tout en conservant l’audace graphique et l’imaginaire propres à l’artiste. Il est anecdotique d’observer que Georges Collard est ici habillé en fille comme on le faisait à l’époque et là, ceint d’une auréole. Plus essentiel est d’observer que la perspective composite, c’est-à-dire, agencée à la fois selon un point de fuite classique ou selon un autre, adventice au tableau, traduit remarquablement l’imaginaire enfantin. En second lieu, notez que si les enfants sont radieux, ils sont figurés presque à plat et dépourvus d’ombres. En revanche, les jouets ou le Pierrot faussement endormi jouissent d’un relief ou d’une mise en espace forçant l’attention du spectateur.
Outre, l’Autoportrait avec sa poupée, analysé au début de ce texte, on trouvera dans l’Orangerie de Villandry deux autoportraits très dissemblables : l’Autoportrait à la chaussure (vers 1948) et l’esquisse de l’Autoportrait présenté au Salon des Indépendants de 1955. Le premier figure un Christ noir portant une chaussure, allusion à la parabole du Fils prodigue au retour duquel le père enjoint à ses serviteurs : « Dépêchez- vous d’apporter la plus belle robe et mettez-la-lui ; passez-lui une bague au doigt et des chaussures aux pieds ». Le dessin préparatoire de l’Autoportrait de 1955 comprend précisément la poupée Christ noir à la chaussure et des céramiques de Marie Vassilieff, réalisées à l’Atelier Lafourcade en 1949, dont le sidérant Nu à genoux, portrait sublimé de l’aviatrice Hélène Boucher, idole de l’artiste et de son fils.
L’écrivain mélancolique Robert McAlmon pose une question judicieuse dans Bandes de génie – Mémoires du Montparnasse des Années folles (1938) : « Marie Vassilieff reste pleine d’énergie et elle est capable de monopoliser l’attention d’un café rempli de gens en discourant une demi-heure sur la vie, l’amour et l’art. Lui offrir un verre procure plus d’exaltation que de le boire soi-même. Qu’elle ne jouisse pas d’une position plus établie au sein de son monde artistique est un des mystères de Paris ; elle est célèbre mais demeure pauvre. Peut-être qu’elle s’en fiche ».
Bien présente à la Biennale de Venise 2022 dans la section : La seduzione del cyborg, Marie Vassilieff sera partie prenante fin avril 2026 de l’exposition Peggy Guggenheim in London : The Making of a Collector qui retrace les expositions montées par Peggy Guggenheim à Londres en 1938. Sur une recommandation de Jean Cocteau, Marie Vassilieff y exposa ses œuvres dont un masque de Marlene Dietrich en rhodoïd. La présente vente comprend trois splendides projets de couverture par Marie Vassilieff figurant le père de l’Aigle à deux têtes. Marie Vassilieff espéra longtemps que Jean Cocteau rédige la préface de ses mémoires, la Bohème du XXe siècle, dont le tapuscrit complet est un autre fleuron de la collection patiemment assemblée par Claude Bernès. La chose ne se fit pas, sans doute parce que Jean Cocteau estimait avoir tout dit, dès 1925, sous le pseudonyme d’Alexandre Dianou, dans le catalogue de l’exposition Marie Vassilieff : Meubles – Tableaux – Poupées – Frivolités présentée Chez Rolande, une galerie appartenant à Paul Poiret. Cerises sur le gâteau, cette édition est truffée de dessins résumant les hauts et les bas de la vie de l’artiste dont Fernand et Jeanne Léger prenant mon fils sous leur protection ou La prière orthodoxe et mahométane de Pierrot.
Benoît Noël,
Sainte-Marguerite-des-Loges (Calvados),
13 mars 2026

Marie Vassilieff et sa poupée portrait, anti daté 1915, huile sur panneau, 54,5×35,5 cm, Coll. Claude Bernès, 1929

Marie Vassilieff et son effigie par Cami Stone- Berlin, coll Claude Bernès, 1929

Masque de Paul Poiret, photo Delbo, collection Claude Bernès, 1922

Couple de poupées dont Joséphine Baker, photo Delbo, 1926

Carton “Bonne à tout faire”, Archives Claude Bernès, 1932

Poupée portrait d’Istvan Farkas, photo Pierre Delbo, vers 1925










