Revue Histoires littéraires N°64 (2015)

Revue Histoires littéraires N°64 (2015)
janvier 18, 2017 Veronique Herbaut

Benoît Noël signe dans le n°64 d’Histoires littéraires l’article :

Charles Baudelaire au fil de 38 lettres inédites de Barbey d’Aurevilly à Trebutien

La corespondance adressée par Barbey d’Aurevilly à son ami Trebutien est essentiellement connue par 4 éditions : Auguste Blaizot ; François Bernouard ; Les Belles Lettres, et Bartillat, forte de 389 lettres, en 2013. Ces éditions ont surtout été établies d’après une copie des lettres de Barbey par Trébutien. Légatrice universelle de Barbey, Louise Read récupéra cette copie dans l’appartement parisien de Barbey et en fit don au Musée de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Faute d’une hygrométrie idoîne en ce musée, cette copie est actuellement en dépôt aux Archives de la Manche.

Guidé par Catherine Pionchon, conservatrice honoraire de la Bibliothèque d’Alençon, j’ai découvert dans la Réserve précieuse une seconde copie de cette correspondance, toujours de la main de Trebutien mais riche de 38 lettres supplémentaires. Cette copie est un don de la baronne de Sainte-Preuve, fille de l’historien Léon de la Sicotière. Celui-ci fut ami et biographe de Trebutien comme lié à Léon d’Aurevilly et à un moindre degré à Jules d’Aurevilly. Son nom apparaît plusieurs fois au fil de cette correspondance. Dans le catalogue de la bibliothèque la Sicotière dressé par Louis Polain en 1902, les volumes de cette seconde copie de la correspondance sont bien répertoriés et Polain mentionne 427 lettres lorsque Philippe Berthier en dénombre 389 en 2013 dans l’édition Bartillat de 2013, ce qui valide la différence de 38 lettres.

Ci-après, un extrait d’une lettre inédite éclairant l’analyse du recueil des Fleurs du Mal par Barbey. Il tenta effectivement de le défendre à sa façon quand bien même Baudelaire se montrait indifférent à son royalisme et catholicisme radicaux.

Extrait d’une lettre inédite de Jules Barbey d’Aurevilly à Trebutien :

Samedi 25 juillet 1857, Mon cher Trebutien,
… Je viens de vous nommer Baudelaire et vous m’en parliez con spaventir (1) dans votre dernière lettre. Je lui ai fait le plus bel article, qui devait paraître hier soir, quand un ordre du ministère a empêché ou du moins retardé l’apparition de cet article tonitruant. Le livre est saisi et on va faire un procès dont on aura peut-être la courte honte, comme on l’a eue pour la Madame Bovary de Flaubert.

Braves gens de Caen, pays des Retors, ne vous imaginez pas que ce soit là de la morale que cette saisie des Fleurs du Mal ! Ah ! bien oui ! Nous nous en soucions bien, de la morale, nous qui enterrons cette charogne de Béranger (2), le poète de la haute Épicerie corrompue, aux frais de l’état comme la noble Angleterre enterra son Monsieur Pitt ! et qui proclamons à grands sons de trompe… qui se trompent ! que le vieux pinceur de derrières, le coucheur de Lisette et de sa servante, qui lava vingt ans la crotte durcie de ce calciné de Voltaire pour la jeter au Crucifix, est le Poëte National de l’Empire Français ! Notre morale contre Baudelaire est tout simplement une peignée de ministres sur son dos. C’est un tour que l’un veut jouer à l’autre (3). Rien de plus. Quoi nous envoyons des épinglettes en diamants à Dumas fils pour avoir fait le Demi Monde (4) et nous voulons étrangler Baudelaire, parce qu’il nous a peint le Monde et demi, tel que trente ans de littérature damnée l’ont fait ! Inconséquence et bêtise, vous êtes toujours les mêmes dans ce gent pays de France ! Vous y régnez bien plus que les Bourbons et les Bonaparte ! Vous y êtes, vous, sans émeutes qui vous chassent à coups de pied ! J’ai vu, moi, Trebutien, les femmes les plus pures de ce temps de céruse et de poudre de riz aller rêver à la vie des femmes entretenues dans des loges sans grille, à la Dame aux Camélias et la censure laissait passer deux cents représentations de cette pièce qui sème le Lorettisme dans les cœurs et on tombe sur Baudelaire, ce pelé, oui, ce galeux, mais qui du moins ne nous donnera pas sa gale, qui n’est pas plus dangereux à lire que le Musée Dupuytren (5) à regarder et qui en nous montrant le fond du vice, pas le fait, nous en inocule l’horreur ! Et mais comme c’est absurde, bête et Français, cela ! ne trouvez-vous pas ?…

(1) « Avec effroi ».
(2) La Sicotière laisse l’essai : Béranger (Alençon, Ralu-Matrot, 1839) et Poulet-Malassis a édité Les Gaietés de Béranger à Bruxelles en 1864.
(3) Achille Fould, ministre d’État de la Maison de l’Empereur dont Baudelaire a sollicité l’aide via une lettre du 20 juillet et Gustave Rouland, ministre de l’Instruction Publique qui lui a accordé une bourse de 200 Francs semblent moins courroucés que le ministre de l’Intérieur, Adolphe Billault et le ministre de la Justice, Jacques Abbatucci.
(4) Comédie en 5 Actes et en prose créée, au Théâtre du Gymnase-Dramatique, le 20 mars 1855.
(5) Musée d’anatomie pathologique Guillaume Dupuytren créé en 1835 par Mathieu Orfila, 15, rue de l’École de Médecine à Paris et célèbre notamment pour sa collection d’écorchés en cire.

Baudelaire