À propos de L'Absinthe

Marie-Claude Delahaye et les mauvais crus d’un carton de gros rouge (2012)
février 2, 2016 damir

Marie-Claude Delahaye et les mauvais crus d’un carton de gros rouge

Sainte-Marguerite des Loges (Calvados), le 27 janvier 2012

© Benoît NOËL

Marie-Claude Delahaye arbitre d’une partie dont elle fait… partie

Je n’ai pas pour habitude d’attaquer mais de me défendre. Marie-Claude Delahaye, auteur respecté de nombreux livres consacrés à l’étude de l’absinthe a cru bon de me gratifier d’un « Carton rouge » sur le site du Musée de l’Absinthe d’Auvers-sur-Oise lequel fut créé sur ma suggestion en 1994 suite au retentissant succès de l’exposition L’Absinthe – Mythe et Réalité que nous avions présentée l’année précédente au Musée Fournaise de Chatou (voir page 5 d’Absinthe, muse des peintres de Marie-Claude Delahaye et B. Noël, Paris, Éd. De l’Amateur, 1999). Pourtant, ce jour, le 27 janvier 2012, il n’y a nulle mention de mon nom comme co-commissaire et instigateur de cette exposition sur le site du Musée de l’Absinthe. Il figure seulement en crédit image d’une photographie de M.C Delahaye et José Artur prise par mes soins dans mon bureau du Musée Fournaise. Or, cette mention n’existe que du fait que j’ai impérativement enjoint, il y a peu, M.C Delahaye d’enfin créditer convenablement cette photographie. Par ailleurs, combien de visiteurs du site du Musée de l’Absinthe m’écrivent avoir été surpris que la section « Historique » (comme l’ensemble du site de ce musée) n’apprenne rien sur la plante Artemisia absinthium ou l’apéritif absinthe et ne soit qu’une longue autogratulation de M.C D x M.C D ?!…

« Carton rouge » prête à sourire puisque Marie-Claude s’y érige arbitre d’une partie dont elle fait… partie ! Hélas, faute d’arguments de fond, elle a rédigé ce texte d’un ton fielleux, très déplacé par rapport à l’analyse scientifique de ma Tribune libre du site l’Heure verte qu’elle aimerait tant pouvoir contredire avec des arguments dignes de ce nom. Deux fois hélas, elle s’est même risquée à des jugements inadmissibles à mon encontre me traitant « d’habile plumitif et beau parleur » ou m’accusant de « recyclage habile », des considérations puériles qui ont disqualifié ce « Droit de réponse » auprès de nombreux passionnés de l’histoire de la fée verte, même s’il est vrai qu’on parle souvent de soi en croyant dénoncer les travers des autres. Trois fois hélas, dans cette pseudo-réponse qui n’en est pas une puisque très vaguement relative au sujet traité dans ma tribune, à savoir la quête de l’identité de la « Mère Henriod » -supposée la première distillatrice suisse de l’apéritif absinthe en 1797- elle noie à plaisir le fond du débat par des allégations de son cru qui vrillent si ce n’est la vérité historique dont nul n’est depositaire mais à tout le moins le bon sens.

Fait-on sérieusement de l’histoire à combattre systématiquement et sur le registre ampoulé de l’outrage toutes les idées avancées par un auteur qu’elle a toujours vécu comme un illégitime concurrent depuis qu’il mène une recherche fondamentale sur un sujet qu’elle croyait à jamais sien ? N’est-il pas lassant que certains acheteurs de ses livres aux salons des Absinthiades (Pontarlier) viennent me montrer la dédicace qu’elle vient de leur rédiger à quelque dix mètres de moi et évoquant la véritable histoire de l’absinthe (par opposition à la mienne qu’elle déclare nulle) ? Nous avons des photographies de cela. En ce cas, pourquoi mon livre : L’Absinthe, une fée franco-suisse (dont le titre pertinemment consensuel précède également presque d’une décennie la création d’une Route de l’absinthe franco-suisse) est-il en perpétuelle réimpression chez Cabédita depuis dix ans (Collection Archives Vivantes, Yens-sur-Morges, Cabédita, 2001) ?

Réagissant de manière épidermique, M.C Delahaye m’a lu avec des lunettes biseautées et le surligneur rouge compulsif du maître de conférences émérite en biologie cellulaire qu’elle est. Je ne lui ai attribué aucune « erreur » et ce mot n’apparaît pas dans mon article. J’ai simplement relevé de « multiples changements d’opinion » au fil de ses publications qui ont intrigué bien d’autres lecteurs que moi. Au demeurant, que dirait-elle, si je n’avais pas lu attentivement ses écrits qu’elle me reproche plus loin de ne jamais assez citer ? Il est vrai que vu ses fax (les premiers remontent à 1999) et courriers charmants à mes éditeurs dénigrant mon travail, ou leur déconseillant de retravailler avec moi, j’aime mieux désormais citer l’enquête fondatrice (1908) du Procureur de la République, Edmond Couleru (Au pays de l’absinthe, y est-on plus criminel qu’ailleurs ou moins sain de corps et d’esprit ? Un peu de statistique, s.v.p…, préface d’Yves Guyot, Société Anonyme d’Impression Montbéliardaise, 1908) et recourir comme il se doit aux innombrables sources qu’elle n’a pas exploitées, et ce n’est pas un reproche, tellement le sujet est immense comme… partageable !

Contradictions, revirements et tergiversations

Selon un système d’attaque très au point, Madame Delahaye m’accuse lorsque nos analyses concordent de la copier quand bien même nous disons la même chose que des auteurs antérieurs et au mépris du travail de terrain et des interviews que je mène depuis 1993 avec des collectionneurs, des pharmaciens, des cultivateurs, des médecins, des distillateurs privés et publics ou d’autres historiens. Mais si par malheur, j’avance des hypothèses neuves ou pis que nos analyses divergent, elle foule instantanément et rageusement au pied, les unes et les autres. J’attendais tout au contraire –nous attendions- de M.C Delahaye qu’elle justifie ses contradictions, ce qu’elle n’a pas fait, pas plus qu’elle ne les conteste bien évidemment puisque les tergiversations que j’expose sont à la lettre des citations implacables de ses écrits. J’ai d’autres « cartons » pleins de ses erreurs et reniements en réserve mais me suis-je amusé à les exploiter gratuitement ?

La polémique à propos de la mère Henriod

Puis, dans une seconde partie de son « carton » plein de gros rouge, sa vengeance tourne à l’obsession de me renvoyer en boomerang une « erreur » que je ne lui impute donc pas. Las, ce subterfuge ne masquera pas que j’ai toujours soutenu (à tort ou à raison) la même hypothèse : à savoir que l’identité de la Mère Henriod est à chercher du côté de Suzanne-Marguerite Henriod et de ses trois filles. C’est pourquoi sous ma plume, les « demoiselles Henriod » de Couvet ne sauraient désigner personne d’autre que ces trois demoiselles qui ont vraisemblablement affiné la recette de leur mère ; et ce, quels que soient les efforts désespérés de mes contradicteurs pour obvier mes écrits (voir mes réponses aux attaques contre ma personne et mes recherches du cher ami de M.C Delahaye, le sieur Jacques Kaeslin sur le site L’heure verte et la polémique Réflexions sur la tribune de B. Noël sur le site Musée Virtuel de l’absinthe suite à la censure de ma seconde tribune postée sur ce site, etc).

L’identité du comédien Dailly

Quant à l’accusation de M.C Delahaye portant sur l’identité du comédien figurant sur la célèbre affiche Oxygénée Cusenier, que j’aurais repris d’un de ses livres, il s’avère tout simplement que j’ai dénoué comme elle, ce mystère, mais que les hasards des dates d’éditions ont fait qu’elle a publié cette information avant moi. Au demeurant, observons que n’y étant pas parvenus par le même chemin, nos trouvailles sont complémentaires ce dont les lecteurs peuvent se féliciter (voir mon article : Absinthiades 2010 sur mon site Guinguettes, absinthe et autres délices où je reproduisais, à l’usage de tous, un portrait de Dailly dans le fameux rôle de Mes Bottes et un autre de Gil-Naza par André Gill en Coupeau dans l’adaptation théâtrale de l’Assommoir de 1879). J’ai de mon côté identifié la comédienne Réjane sur une affiche Terminus et c’est une information publique pour laquelle je ne me casse pas la tête de savoir qui la reprend sans me citer tant qu’on ne m’attaque pas injustement en vue de me faire passer à la trappe…

À propos des cuillères à absinthe

Un deuxième « droit de réponse »  de Marie-Claude intitulé : À propos des cuillères à absinthe tire à boulets rouges sur certaines de mes analyses présentées dans ma tribune du site L’heure verte Des quatre rites de dégustation de l’absinthe. Toutefois, je me félicite que mes recherches prenant en considération la chronologie historique aient poussé Marie-Claude à établir cette synthèse pour une fois, datée. On observe d’ailleurs que nos résultats diffèrent peu. Si j’estime que les cuillères ou « pelles » spécifiques apparaissent vers 1888, elle opte finalement pour 1880, ce qui reste à prouver mais n’est pas de l’ordre de l’impossible. Attendons ses preuves…

Je maintiens qu’il y a peu de citations littéraires françaises mentionnant l’usage de la glace lors de consommation de l’absinthe à la différence des régions chaudes ou humides comme l’Espagne, Cuba, le Maroc ou la Louisiane dans lesquelles la glace devient un accessoire essentiel du rituel, et à ce titre, une pratique bien décrite par les observateurs.

Je n’ai évidemment pas retenu dans mes « Quatre principaux rites de dégustation », le très improbable rite russe, si illogique et presque jamais cité ailleurs. Comment M.C Delahaye peut-elle accorder tant d’importance –« comme les personnes non averties qui viennent au musée »- à un rite qui revient à verser l’absinthe sur le sucre et l’eau ? N’importe quel bambin sait qu’il faut verser le sirop au fond du verre avant de l’allonger d’eau ! Par ailleurs, un élève, en classe de Première (T.P.E sur l’absinthe) m’a écrit qu’il ne saisit pas plus que moi l’intérêt porté par  la directrice du Musée de l’Absinthe à ce « pseudo-rite ». « Ignore-t-elle » ajoute-t-il très pertinemment « que c’est l’eau qui dilue le sucre et non l’alcool » ? Marie-Claude Delahaye ne « succombe-t-elle » pas ici, une fois encore, à ses « vieux démons » de la contradiction pour la contradiction comme si « le fait de rabaisser le travail d’autrui lui  permettait de rehausser le sien » ?

De même, je ne suis pas certain que « sur toutes les tables de chevet » trônât au XIXème siècle « un service contenant de l’eau sucrée pour la nuit ». Cela fut peut-être le cas pour certains petits-bourgeois façon Joseph Prudhomme mais les paysans et ouvriers ? Au demeurant, l’histoire de l’art comme celle de l’hygiène bourgeoise au XIXème siècle m’ont enseigné autre chose. L’eau étant souvent d’un goût désagréable ou non exempte de microbes, c’est un tonique citron vitaminé qui accompagnait souvent les verres d’eau. Relire à ce propos, la Fille Élisa (1877) d’Edmond de Goncourt ou regarder le portrait du critique d’art et… négociant de cognac Théodore Duret par Édouard Manet (1868).

Enfin, suggérer que la généralisation des cuillères spécifiques tendait aussi à tenter de séduire une clientèle féminine est-elle une de mes « vues de l’esprit » ? N’opposer à mes explications détaillées qu’une seule référence est bien court. Qui plus est, lorsque cet exemple est choisi à la hâte. Madame Delahaye sait comme moi que le livre d’Henri Balesta est un essai à charge contre l’absinthe et si ce n’est même un des tous premiers du genre. Son titre est suffisamment transparent à cet égard : Absinthe et Absintheurs (Paris, L. Marpon, 1860). L’auteur, après un bref panorama des grands boulevards, les quitte pour les caboulots qui vont servir de cadre à son brûlot. Pourquoi ne pas le dire, au risque d’entacher la réputation de l’absinthe ? Les principales femmes qui sont décrites  dans cet essai sont donc des entraîneuses, peu représentatives de l’ensemble de la population féminine et d’ailleurs explicitement présentées par H. Balesta comme des « agents provocateurs de l’absinthe »…

Conclusion 

Je veux maintenant conclure ce texte par une simple observation. Je lis ici et là que certains artémisophiles (terme créé à bon escient par M.C Delahaye comme je l’ai souvent souligné) sont exaspérés par les règlements de compte entre historiens. Rien n’est plus étranger à ma nature mais rien n’empêche, non plus, de débattre sereinement dans le but que des idées nouvelles surgissent et des pans d’obscurité cèdent. Rien n’empêche aussi de balayer devant sa porte et que dire des éternelles querelles entre distillateurs, collectionneurs, distributeurs et revendeurs d’absinthe ou même entre simples amateurs de la clémente liqueur ? Tout cela n’est-il pas au fond très humain et la passion n’est-elle pas le meilleur antidote à la dépression ?

Bonne année à tous et, si le cœur vous en dit, retrouvez en kiosque le Magazine des Livres N°34 (février-mars-avril 2012) comprenant notamment l’article signé de votre serviteur : Ernest Hemingway et l’absinthe, une occurrence négligée…